
A l’opéra, la mort fait généralement l’objet d’une mise en scène élaborée, avec des allers et retours qui donnent à penser que le héros n’en finit pas de mourir. Or la réalité n’est pas bien différente. La mort s’inscrit souvent dans une espèce de valse-hésitation qui peut durer des heures, voire des journées.

Tout le récit qui constitue la première partie de ce livre met bien en évidence la durée qui fut nécessaire pour que la mort s’accomplisse avec tous ses atermoiements. Chaque jour de ce lent cheminement de quatre semaines, Myriam me présenta un visage différent, tantôt joyeux, confiant, passionné ou moqueur, tantôt triste, inquiet, grave et désespéré. Mais la progression ne fut pas constante, si bien que, en poussant la porte de sa chambre, je ne savais jamais dans quel état d’esprit je la trouverais. A une journée de lassitude et de désespoir pouvait très bien succéder une journée de sérénité, voire de foi en la vie. Huit jours avant de mourir, elle disait encore: «Il ne m’aura pas.» Comment dès lors ne pas éprouver toute la théâtralité de cette mort qui culmine pendant les deux derniers jours? Mais ce sommet s’inscrit encore dans une durée insoutenable. En effet, le dix-sept juin, quand je pénètre dans sa chambre, je constate immédiatement une nouvelle aggravation de son état. Elle a commencé à saigner du nez et sa narine gauche présente quelques croûtes de sang coagulé. Elle tient à la main un petit bassin en carton et me regarde d’un air hébété. Je l’embrasse et essaie de lui sourire, mais je ne peux retenir mes larmes et mon ébauche de sourire se transforme en rictus. Aussitôt son visage se fige dans une expression d’horreur: je lui ai renvoyé son image mieux qu’un miroir. Je crois qu’à ce moment nous avons compris qu’il n’y avait plus aucun espoir. J’éclate en sanglots, je lui caresse le visage, je couvre ses mains de baisers. Je tente d’arrêter mes larmes et m’en veux de n’avoir pu dominer ma tristesse. La psychologue m’a déjà expliqué que ces larmes doivent couler, qu’elles témoignent de la force de mon attachement. Je me souviens alors que, à son entrée en clinique, Myriam m’avait dit: «Je vais être méchante avec toi, comme ça tu ne me regretteras pas.» Je lui avais répondu: «1. Tu ne pourras pas. 2. cela ne changerait rien.» De fait elle n’a pas pu et je ne pense pas qu’elle ait jamais essayé. Quant à mon regret, il s’exprime ici d’une manière
théâtrale, comme si elle était déjà morte, avec cette différence qu’elle m’observe pendant que je la pleure. En fait, depuis un mois, toutes les personnes qui ont défilé dans cette chambre sont à la fois acteurs et spectateurs de la mise en scène d’une mise à mort. Et elle en est très consciente. Le dix-huit juin, elle dira, après avoir reçu le sacrement des malades: « J’ai l’impression d’assister à un spectacle. »

Peut-être ses origines italiennes expliquent-elles cette réflexion. Dans son ouvrage «Le promeneur amoureux» ,Dominique Fernandez analyse les prétendues invraisemblances de l’opéra, lorsque, par exemple, un groupe de soldats chantent à tue-tête: « Partons, partons », mais restent encore dix minutes en scène. Pour cet auteur, l’opéra rend manifestes les contradictions de la vie. En l’occurrence, le soldat voudrait s’élancer au secours de sa ville, mais préférerait mille fois rester chez lui à l’abri du danger. Or l’on sait que l’Italie est avec la Russie l’une des terres d’élection de l’opéra. Héritière de la tradition italienne, Myriam assiste en spectatrice au déroulement de sa propre mort. L’oeuvre n’est pas chantée, mais comporte néanmoins des scènes interminables, ponctuées deci delà par des temps forts et d’autres plus brefs qui annoncent et préparent le moment du dernier soupir. Quand la souffrance ne se fait pas trop pressante, elle plaisante, elle se moque d’elle-même, elle ne veut pas se prendre au sérieux. Plaisanter sur la mort, n’est-ce pas une manière de l’exorciser? Elle sait qu’elle va bientôt mourir, mais ne veut pas en faire un drame, pour la simple raison que c’est un drame. Il n’est pas besoin d’en rajouter. Son principal souci est de demander pardon, comme en attestent des notes griffonnées sur des bouts de papier: «Pardon à ceux que j’ai aimés.» Pardon de quoi? De vous quitter? Sans doute. «Pardon, je ne l’ai pas fait exprès.» On dirait une enfant qui s’excuse d’avoir cassé une tasse.

Durant les derniers jours, elle parle peu, mais ses propos résonnent comme des sentences. Ainsi: «C’est dans la souffrance qu’on reconnaît les bons et les méchants.» Cette petite phrase toute simple, sans effet oratoire, je l’ai reçue comme si elle sortait de la bouche d’un philosophe ou d’un moraliste. Myriam n’avait aucune prétention philosophique, elle parlait avec son coeur, avec en plus cet accent de vérité que procure l’approche de la mort.

Quand tu acceptas d’entrer dans la mort, Myriam, tu déclaras: «Je veux dormir.» C’était le début de l’après-midi. Les infirmières avaient tiré les rideaux et un grand calme se fit dans la chambre. Tu t’endormis. Mais quelques heures plus tard tu t’es réveillée et un mouvement inattendu te fit tendre les bras en avant. Tu semblais vouloir te lever, mais tes forces te trahissaient. La pompe à morphine fut installée pour la nuit. Enfin, le lendemain matin, tu me fis ce don extraordinaire de m’attendre pour rendre le dernier souffle. Si on voulait en faire une pièce de théâtre ou un film, il n’y aurait rien à inventer. La mort elle-même avait organisé la mise en scène.