Voilà un livre bien fait et paradoxal de surcroît, puisque les deux héros, Frédéric et Barbara, nés aux heures probablement les pires du siècle, dans des camps antagonistes, vont vivre après la guerre des temps globalement sereins, une complicité profonde que tout conspire à transformer en convergence de désirs et de plaisirs d’amour de plus en plus partagés. Certes l’ouragan de la guerre et de la peste nazie n’est pas passé sous silence; c’est même de cela que leurs mémoires sont nourries, mais la vague est bien passée, jugulée, elle ne hante pas leurs nuits ni leurs jours et rien de semblable ne s’annonce à l’horizon. Ce livre n’est pas tragique le moins du monde, tout coule, « panta rei », et c’est très bien ainsi. L’éveil de la vie, le flux du désir naissant chez les deux jeunes gens, la quête du bonheur, tout cela a toutes les apparences d’un long fleuve tranquille; les pensées, studieuses, font leur chemin, plus ou moins parallèlement. En ce sens d’écoulement et de métamorphoses, on peut légitimement qualifier « Les enfants de Munich » de roman-fleuve.
Pour aller un peu plus avant dans l’analyse de la facture du roman, je rappelle ici l’idée, développée ailleurs par l’auteur, de l’identité belge en tant que creuset de l’Europe. Ainsi la composante française se retrouve dans « Les enfants de Munich » quand on examine la composition du livre (l’auteur est philologue romaniste): écriture d’une grande élégance, économie de moyens, les idées sont claires et distinctes, cartésianisme pas mort. Jacques Goyens choisit toujours le fait, le détail significatif, éclairant plutôt que de se laisser entraîner par tous les vents. Ce goût de la maîtrise semble privilégier le non-dit, l’effacement de ce qui menace l’irrationnel, la passion. Les deux protagonistes « raison gardent », même profondément épris, ils ne cravachent pas le présent dans leurs desseins sexuels et sentimentaux. C’est pourquoi j’ai parlé de roman non-tragique, les sentiments négatifs, les forces destructrices n’interviennent pas. C’est ainsi, c’est le choix du romancier, et l’on peut, soit suivre l’écrivain, ne pas chercher à savoir pourquoi, rester l’observateur, le lecteur discret, soit se poser des questions, interroger les mots et le non-dit, essayer de saisir ce qui sourd par dessous. J’ajouterai que, si la tête est française, le coeur est allemand, ce qui rapproche quelque peu Jacques Goyens de Romain Rolland dans Jean-Christophe.
Je vois deux points très forts dans ce livre: -l’épanouissement de la sexualité et l’érotisme qui colorent merveilleusement le livre, d’autant plus juste et enveloppant que cela s’opère de manière suggestive (l’inceste et le lesbianisme y ont leur place).
-le besoin de comprendre, avec, comme auxiliaires, la philosophie, l’histoire et l’archéologie.Sentiments, musique, philosophie: on est proche, me semble-t-il, des grands romans de Goethe: Les Années d’ apprentissage de Wilhelm Meister et Les Affinités électives.
Jean-Louis Crousse
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