"Il y a dans la vie des moments exceptionnels, où il faut savoir prendre des décisions énergiques et les exécuter. Le moment que nous vivons en est un. Ne tremble pas, ne pleure pas, sois comme beaucoup d'autres épouses dont le sort est bien moins enviable que le tien, et qui pourtant n'en aiment pas moins leur mari. La conférence à quatre qui doit se tenir aujourd'hui à Munich décidera des événements. J'espère fortement une amélioration, mais s'il n'en était ainsi, sois assurée que je ne m'attarderai pas inutilement à Sourbrodt. Avec les 1500 francs reçus hier, j'ai réglé la dernière quinzaine et un voiturier, j'ai donné 300 francs à Madame T... , de sorte qu'il me reste 160 francs que je garde précieusement pour l'éventualité où je devrais prendre la route. J'espère que Camille et toi-même n'avez pas été incommodées du voyage. Je vous embrasse toutes deux bien fort". Signé, Auguste. |
Frédéric ne sut que répondre. Il embrassa sa tante sur la joue et celle-ci cligna des yeux en poussant un soupir de contentement. "- Bien, levons-nous, petit paresseux ! Il est déjà neuf heures. Elle se leva la première, dégagea draps et couvertures et, saisissant les chevilles et les poignets de Frédéric, elle l'obligea à se lever. |
- Ah ! - J'ai réservé ma réponse, mais il semble y tenir beaucoup. Son but est que j'approfondisse mes connaissances par le contact avec d'autres civilisations. Mon séjour serait financé par le Ministère de la Culture. - As-tu envie d'accepter ? - Oui, mais j'ai pensé qu'on ne se verrait plus pendant tout ce temps. - Evidemment ! D'autre part, si la chose t'intéresse..." A ce moment, Barbara avance la main gauche sur la table à la rencontre de la main droite de Frédéric. - Et toi, que comptes-tu faire après ton stage ? -Je vais postuler dans l'enseignement, dans ce secteur il n'y a pas de problème. J'ai des copains qui ont trouvé sans difficultés. - Quels cours peux-tu donner avec ton diplôme ? - En principe, Histoire et Histoire de l'Art. Mais, comme la demande est forte en ce moment, je peux aussi être chargé de cours de Français et même de Latin. Il suffit que le directeur de l'établissement déclare qu'il n'a pas trouvé de philologue." |
"Il y avait déjà bien des années que de Balise, tout ce qui n'était pas le théâtre de la guerre et de l'occupation n'existait plus pour moi quand, un matin d'automne, dans une classe où je surveillais un contrôle, mes yeux se fixèrent sur une ancienne carte murale jaune et craquelée, suspendue par une ficelle poussiéreuse à un vieux crampon rouillé. Cette carte représentait les Iles Britanniques. Et bientôt, machinalement, accablé par la triste perspective de passer de longues heures dans cette classe à observer les élèves, appliqués certes, mais aussi désireux de profiter de ma moindre somnolence pour jeter un coup d'oeil sur la copie du voisin, je regardai d'un oeil distrait cette carte qui se trouvait là juste en face de moi, un peu au-dessus des têtes studieuses censées retenir toute mon attention. Pour moi qui étais en ce moment préoccupé par la correction des contrôles et enchanté par la perspective du congé de Toussaint, cette carte ne présentait aucun intérêt particulier. Assez sommaire, elle faisait ressortir les plaines et les montagnes au moyen d'un dégradé de verts et de bruns. De plus, elle était barrée de divers noms de lieux et de produits locaux. Ce qui retint tout d'abord mon attention, c'est le mot "Bestiaux" écrit en lettres grasses dans le quart inférieur de la plus grande des deux îles. Comme je n'avais jamais battu la campagne anglaise, mon imagination ne pouvait se raccrocher à rien de connu qui aurait pu contenir une parcelle de réalité. Tout à coup je m'aperçus que cette mention "Bestiaux" apparaissait une deuxième fois un peu plus haut, en oblique et en caractères tout aussi impressionnants. Etait-il possible que le quart, voire le tiers de la plus grande des Iles Britanniques soit peuplée en majeure partie de "Bestiaux" ? Je me rappelai alors avoir réalisé de pareilles cartes lorsque j'étais moi-même sur les bancs de l'école. J'y apportais toujours le plus grand soin et je les agrémentais d'illustrations. Aussi j'avais collé dans un coin de la carte d'Allemagne l'image d'un cochon, puisqu'il était bien connu que ce pays avait surtout développé l'élevage du porc. J'étais sur le point de penser à autre chose quand je m'aperçus que cette carte murale tenait mon esprit en éveil : après les bestiaux britanniques et les cochons allemands, c'étaient maintenant les bisons d'Amérique qui assaillaient mon imagination. Puis vint l'Afrique avec ses hippopotames, ses zèbres et ses girafes. Une carte du Congo belge me représentait ce vaste pays comme un eden de rivières, de lacs et de forêts. Dans le sud-est figurait la mention "cuivre, or, diamant". La carte d'Asie, assez confuse dans mon esprit, était entourée de quatre photos : un enfant chinois apprenant à lire sous la conduite d'un missionnaire, un pêcheur au visage ridé et souriant, le mahatma Gandhi s'entretenant avec le vice-roi et Lady Mountbatten , et enfin une tigresse avec ses petits. Retour en Europe. Les Pays-Bas m'apparurent couverts de vaches, de moutons et de tulipes. La Russie était divisée en quatre zones : la zone des forêts et pâturages, celle des terres noires, celle des steppes grises et celle des steppes blanches. Dans le coin, une caricature montrant un cheval attelé à une charrue conduite par un paysan, lui-même relié à un policier. A l'arrière-plan : quelques vaches très maigres. Enfin l'Italie était principalement recouverte de vignes et d'arbres fruitiers et entourée de mers poissonneuses. Ainsi se manifestait le double caractère du mécanisme des souvenirs : d'une part sa fragilité, puisqu'il avait fallu un concours de circonstances précis pour faire renaître dans mon esprit un ensemble d'images que je croyais perdues à tout jamais ; d'autre part sa solidité, puisque une fois ce mécanisme mis en mouvement, il fonctionnait parfaitement, comme s'il ne s'était jamais arrêté." " C'est un garçon très bien. Nous nous intéressons aux mêmes choses et il a l'air amoureux. - Qu'est-ce qui te permet de l'affirmer ? - Les moments que nous avons passés ensemble à Trèves. Ce qu'il m'écrit aussi depuis que je suis ici. - Et toi, tu l'aimes ? - Je ne sais pas encore. Il me plaît. Nous avons la même sensibilité, les mêmes goûts. Nous partageons les mêmes préoccupations. - Quand on est vraiment amoureuse, on en est sûre. Je l'ai été, à dix-huit ans. J'étais folle de lui. J'ai cru que c'était le seul, le vrai, le grand amour. Et surtout, j'ai cru qu'il m'aimait aussi. Tu vois, c'est ça la difficulté : comment savoir si l'autre éprouve la même chose que toi. Tu as neuf chances sur dix de te tromper. Pire, si l'autre te dit carrément qu'il ne t'aime pas, tu ne veux pas y croire. Et s'il te dit : soyons amis et sortons ensemble de temps en temps, tu t'accroches à ces paroles comme un naufragé au milieu de l'océan, seul sur son radeau. Il se dit que quelqu'un finira bien par l'apercevoir. C'est ce qui m'est arrivé. Je pensais que le garçon finirait bien par s'apercevoir que je l'aimais et que cela suffirait pour qu'il m'aime à son tour. Voilà la grande illusion ! Il a rencontré une autre fille et on ne s'est plus vus. Et je ne peux même pas lui en vouloir, car jamais il ne m'a dit : je t'aime. C'est moi qui me suis trompée sur toute la ligne. Voilà ! Maintenant tu comprends peut-être mieux pourquoi ... - Oui, répondis-je, coupant court à sa confidence. Mais je crois qu'il faut rester optimiste, quoi qu'il arrive. La vie est faite d'un perpétuel mouvement. Parfois nous espérons qu'elle s'arrête car la stabilisation nous paraît un gage d'éternité. Mais c'est une illusion aussi. Ce qui ne bouge pas meurt. Dans ce que nous appelons communément une relation stable, tout évolue constamment : les caractères des deux partenaires, les situations et les circonstances, et aussi les sentiments. Nous n'y pouvons rien. Mais cette évolution peut se faire en sens divers. Soit elle crée une distance affective qui fait que les amoureux d'hier deviennent peu à peu des étrangers; ce qu'ils ont réalisé ensemble appartient au monde des souvenirs. Soit cette évolution renforce les liens qui les unissent. Pourquoi? Comment? C'est un mystère. Un simple regard peut suffire parfois à resserrer le noeud de l'amour comme si la charge émotionnelle qu'il contient se trouvait en parfaite harmonie - correspondance, complicité ? - avec le coeur auquel il s'adresse. - Comme tu analyses bien les choses. On jurerait que tu as déjà été amoureuse toi aussi et j'ai l'impression que tu ne m'as pas dit tout de ton passé. - Bien sûr ! Mais j'ai aussi beaucoup réfléchi car c'est dans mon tempérament. Je pense qu'en amour ce qu'il y a de plus fort, c'est la sensation d'être totalement compris par l'autre. Peut-être un jour la science expliquera-t-elle comment ça se passe. Si on veut pousser plus loin l'analyse, on pourrait dire que les traits physiques ou les traits de caractère jouent un rôle. Ou encore les goûts de chacun, les centres d'intérêt, les affinités. Mais tous ces éléments n'expliquent jamais qu'une partie de la réalité, de ce mécanisme complexe, du sentiment amoureux. Deux êtres se séparent alors que de l'avis général ils avaient tout pour réussir et être heureux. Pourquoi ? Inversement on rencontre des êtres que tout sépare - physique, caractère, problèmes matériels - et qui s'aiment à en mourir. Pourquoi ? On ne peut pas répondre. - Bien. Mais si tout peut arriver, qu'est-ce qui justifie ton optimisme ? - L'amour de la vie. Puisque nous ne pouvons pas changer le cours des événements ou si peu, je préfère parier que demain sera meilleur qu'aujourd'hui. Si ce n'est pas le cas, j'attendrai après-demain et je me dis que la situation a été pire. |
" Si vous le désirez, je peux vous montrer quelques particularités de la medina et vous donner des explications." Face aux hésitations de Frédéric et de Barbara, il ajoute : - Je suis diplômé de l'Université. J'ai étudié la philosophie et les lettres, je m'appelle Mohammed. Que pensez-vous de Marrakech et de son atmosphère ? - Extraordinaire, répondent Barbara et Frédéric d'une même voix. - Je m'intéresse beaucoup à la psychologie des foules. C'est un sujet passionnant. Le sociologue Durkheim a étudié cela à la fin du siècle dernier. Vous avez sous les yeux une démonstration permanente de ce qu'il appelle la conscience collective. Mais peut-être n'êtes-vous pas intéressés par ce problème. - Si, si, répond Frédéric, nous sommes aussi diplômés de l'Université, en histoire de l'art. Continuez , je vous en prie. - Bien. Je voulais dire que , si je reviens souvent sur cette place, c'est pour essayer de comprendre la nature du lien qui rassemble des individus ici du matin au soir. D'après Freud, ce qui les unit, c'est précisément ce qui caractérise la foule. - Là, on n'est pas très avancé, dit Barbara. - En effet. Poursuivant son analyse, Freud explique que tout groupe social est la transposition de la cellule familiale où domine la figure du père. Dans un groupe plus élargi, ce sera un meneur, un chef ou un dictateur. - Puis-je vous offrir un verre, dit Frédéric. Nous serons plus à l'aise pour bavarder. - Avec plaisir. Nous avons ici le Café de France, qui est très bien situé pour observer la foule. Où en étions-nous ? - Au meneur. - Ah ! oui. Ici, il n'y a pas de meneur. Alors, qu'est-ce qui fait descendre ces paysans de l'Atlas jusqu'à cette plaine où l'air est irrespirable, où l'on se bouscule toute la journée ? - Ils viennent vendre leurs produits, je suppose. - A l'origine, c'était sans doute leur but. Mais aujourd'hui, il y a tellement de monde et l'accès est tellement difficile qu'il serait plus commode d'organiser un marché à l'extérieur de la médina, disons au pied des remparts. Aussi je pense qu'il existe une autre motivation, plus secrète et pour tout dire symbolique. Le meneur dont parle Freud, c'est l'esprit même de Jemaa el Fna. Et cet esprit ne peut pas mourir. Donc il serait insensé de déplacer le marché. - Et les touristes ? lança Barbara. - Soit ils sont de simples observateurs et sans doute une partie d'entre eux ne dépassent-ils pas ce stade de la connaissance. Mais il y en a d'autres, l'élite, qui, comme vous, je pense, essaient de se fondre dans cette foule, d'en percevoir les vibrations, d'en recueillir d'écho sans cesse renouvelé comme le ressac inassouvi des vagues. - Eh bien, voilà une intéressante introduction à notre visite, dit Frédéric. - Si vous voulez approfondir votre réflexion, dit Mohammed, lisez du sociologue Gustave Le Bon, la Psychologie des Foules. Il a aussi écrit un ouvrage sur la Civilisation des Arabes." |
" J'ai bien envie, dit Barbara, de sortir dans le quartier de Schwabing. Créé au début du siècle, c'est un lieu de rencontre des intellectuels et des artistes; on y trouve des cabarets, des théâtres et des cinémas, des discothèques... - Très bien. Où se trouve-t-il ? - A un ou deux kilomètres au nord de la ville : c'est aussi le quartier universitaire. Une heure plus tard, l'autobus les emmène par la rue Ludwig en direction de Schwabing. Après un trajet de dix minutes, ils débarquent en plein coeur du quartier, rue Léopold. L'ambiance est encore calme, mais comme il arrive souvent avant un moment de vie intense, les acteurs semblent retenir leur souffle. Il en est de même lorsqu'une révolution ou un coup d'état se prépare: rien ne permet de soupçonner quoi que ce soit et, au moment de l'assaut, chacun se dit: "Comment est-ce possible ? Tout était si calme". Oui, étrangement calme. Soudain, comme si un signal avait été donné, les rues s'emplissent de monde et chacun sait exactement ce qu'il a à faire. Peut-être, inconsciemment, le peuple allemand répète-t-il ici chaque soir le scénario de la prise du pouvoir, au cas où ... Barbara est à la fois séduite et effrayée par ce déferlement qui lui rappelle d'autres rassemblements. Elle se serre tremblante contre Frédéric qui ne saisit pas bien la cause de sa nervosité. Il lui propose de s'arrêter. Précisément voici un petit restaurant qui a l'air agréable et dont les prix sont abordables. Pendant le repas, Barbara ne cessera de parler, comme si la force aérienne des mots allait la soulager d'un grand poids, le poids de son histoire. Frédéric écoute, formule de temps en temps une brève réflexion. Mais il a bien compris que l'important est aujourd'hui de la laisser s'exprimer. " Non ! Il faudra encore plusieurs générations pour effacer la honte du nazisme. - Mais en attendant, il faut continuer à vivre, c'est-à-dire continuer à espérer en l'homme, croire qu'il est capable de bonté, de courage, de générosité. - Soit, mais tout en gardant à l'esprit ce dont il est capable dans l'horreur, comme une sonnette d'alarme. - Tout à l'heure, j'ai parcouru la notice biographique sur Henri Heine. Voilà un auteur qui, cent ans avant Hitler, professait une religion panthéiste et prônait une révolution démocratique. - Apparemment, il n'a pas été suivi. Dans son livre De l'Allemagne, il dénonce les idées de la droite réactionnaire, ce qui lui valut d'être accusé de traître à la nation allemande. - Et il n'a pas été poursuivi ? - Non, il avait pris la précaution de s'établir à Paris. La fin de sa vie fut assez sombre : frappé par la souffrance, il sombra dans le pessimisme. - Ne fut-il pas aussi poète ? - En effet. Son oeuvre poétique la plus connue est le Livre des Chants auquel appartient la célèbre Lorelei. " Tu as aimé ?" demande Frédéric. - Pour toute réponse, elle lui offre ses lèvres. - Que fait-on aujourd'hui ?" dit-elle. Et sans attendre la réponse, elle ajoute : - J'ai envie de sortir de Munich, il doit y avoir de jolies choses dans la campagne. - Oui, par exemple, le Nymphenburg, adorable petit château du XVIIème siècle, de style italien. - Adopté." " Promenons-nous d'abord dans le parc", propose Barbara. - Tu as emporté le livre de Heine ? demande Barbara, en plongeant la main dans son sac. - Oui. Donne-le-moi, je vais te lire quelques extraits. Il feuillette. - Ecoute ceci : " Peut-être le génie de la Révolution ne peut-il remuer par la raison le peuple allemand, peut-être est-ce la tâche de la folie d'accomplir ce grand labeur ? Quand le sang lui montera une fois, en bouillonnant, à la tête, quand il sentira de nouveau battre son coeur, le peuple n'écoutera plus le pieux ramage des cafards bavarois, ni le murmure mystique des radoteurs souabes, son oreille ne pourra plus entendre que la grande voix de l'homme". - Et ceci : "C'est peut-être le moment d'écrire une astrologie littéraire et d'expliquer l'apparition de certaines idées ou de certains livres d'après la constellation des étoiles." - Etonnant ! - Oui, au fond, cette histoire, c'est comme si nous l'avions écrite ensemble, nous, les Enfants de Munich." Le 4 juin 1997.
|