Julien déposa le combiné. Maintenant qu'il avait entendu sa voix, non plus à travers un téléviseur, mais par le biais d'une ligne téléphonique, ses réflexions prirent un cours différent. Cette voix était empreinte d'une autre coloration. Certes, il n'aurait pu la confondre avec celle de n'importe quelle journaliste de télévision. Il l'avait identifiée sans hésitation, dès qu'elle eut prononcé la phrase rituelle: "Suis-je bien chez...?" En particulier, la voyelle pénultième de son nom, prononcée avec un timbre sonore et chantant, lui parut pleine de charme, de douceur et de sympathie, et cela en dépit du rythme un peu hésitant de la question. Une étape venait d'être franchie. Ce n'était plus la voix de Sophie Aubier, journaliste, s'adressant à des milliers de téléspectateurs anonymes, mais le chant inimitable d'un être qui, au-delà de la banalité des propos échangés, venait de lui fixer un rendez-vous. Sans doute s'agissait-il d'un rendez-vous de travail. Julien dût bien en convenir. Exalté dans son activité professionnelle, il l'était aussi dans ses sentiments. Il en était conscient et toutes les tentatives qu'il avait opérées pour garder les pieds sur terre étaient jusque là demeurées vaines. Son imagination toujours aux aguets le transportait aisément du domaine de la réalité aux frontières d'un monde de rêve qu'il tentait vainement de s'approprier.
Il en avait fait maintes fois la douloureuse expérience. Trois mois auparavant, il s'était épris d'une collègue, jeune et brillante archéologue de nationalité italienne, rencontrée au cours d'un voyage en Sicile. Il avait été tout de suite fasciné par la vivacité de son regard — elle avait les yeux verts — , l'agilité de ses mains qui accompagnaient chacun de ses propos et peut-être aussi par le mouvement syncopé propre à la langue italienne qui donne l'impression que tout ce qui se dit doit être exécuté comme une partition. Il lui avait fallu un certain temps pour se résoudre à lui faire comprendre qu'elle lui plaisait. Elle se montra tout d'abord flattée, accepta une invitation à dîner au cours de laquelle elle parla abondamment de ses origines et de sa famille. Julien buvait ses paroles et ne répondait que lorsqu'il en avait l'occasion. Ce n'est qu'à la fin du repas qu'elle s'informa de sa situation. Julien, conscient d'avoir fait piètre figure, tenta de se rattraper. Mais, soit par fatigue, soit par ennui, elle ne l'écouta que d'une oreille distraite. Huit jours plus tard, à l'issue d'une réception au Consulat de France, il lui proposa de la ramener chez elle. Elle accepta et lui offrit un verre. S'imaginant qu'elle était favorablement disposée à son égard, Julien s'enhardit, lui prit la main et l'embrassa. La jeune fille devint muette et pensive. Elle ne le repoussa pas, mais opposa toutefois une attitude réservée aux élans de Julien. Enfin, quand il lui déclara qu'il l'aimait et qu'il souhaitait la revoir, tant elle occupait son esprit depuis qu'il avait débarqué en Sicile, elle lui répondit, après une hésitation, qu'elle était fiancée et qu'elle devait se marier prochainement à Bologne.
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