A l’heure où bon nombre d’écrivains ou de
célébrités de toutes sortes se dévoilent
en long et en large dans de complaisantes autobiographies, Jacques
Goyens la joue perso en osant écrire sur un illustre inconnu,
son propre père. Dominique Fernandez, de l’Académie
française, l’a fait après lui, en offrant Ramon
à l’auteur de ses jours, trop peu fréquenté
par le fils mais bien connu par contre du gratin littéraire
français. C’est un peu la même raison qui a poussé
Goyens à se lancer dans cette aventure inhabituelle :
l’auteur a perdu son père au moment où il
finissait ses études universitaires. Il l’aura côtoyé
durant vingt et un ans à peine. C’est bien trop peu pour
connaître un homme d’autant plus que ce dernier n’était
pas du genre à s’ouvrir facilement. Sérieux,
réservé, victime du divorce rapide de ses parents,
Charles Goyens s’est réfugié, durant sa vie trop
brève, dans l’étude et le travail. Qui était
réellement cette « grande personne »,
cet homme de bonne volonté qui s’est éteint à
52 ans, après avoir laissé choir sur son lit d’agonie
le roman inachevé de Stendhal, Lucien
Leuwen ?
Mon père, ce héros, ce zéro, ce Néro ?
Un aventurier, un raté, un pater familias despotique ?
Rien
qu’un homme de tous les jours mais, à l’image du
personnage anxieux et scrupuleux de Stendhal (au nom flamand comme le sien…),
un être hanté par son double, en qui s’incarnait
étrangement la dualité entre l’idéal et le réalisme.
Pour
recréer ce père disparu dans la force de l’âge
et le flou de la distance, pour retrouver ce triste temps perdu,
Goyens a eu la chance et l’immense mérite de pouvoir
compulser et exploiter minutieusement une liasse de lettres, de
documents divers, de photographies, retrouvés comme par
miracle au fond d’une cave. A la manière d’un
historien qu’il a été professionnellement et d’un
romancier qu’il a choisi de devenir, à l’aube de
sa retraite, Goyens retrace la vie, les épreuves, les travaux
et les jours de son père, un véritable humaniste, si doué
pour la recherche qu’il aurait pu être non pas seulement
chimiste mais écrivain ou artiste, si la vie l’avait
mieux traité. Son fils a hérité de lui la
rigueur, le goût du détail, le plaisir d’utiliser
chaque mot comme un outil, avec justesse et amour. Avec un certain
plaisir de collectionneur parfois, un peu à la manière
du Perec des Choses ou de Je me souviens.
Ce qui fait le charme de cet ouvrage, c’est le mélange de
l’ordinaire d’une existence toute pareille à celle
de millions de vies et de l’Histoire qui se déploie
autour d’elle. Le lecteur verra ainsi défiler les
trois-quarts d’un siècle à sensations fortes, de 1908 à 1960 et reconnaîtra, ému
et captivé, les étapes, les événements,
les us et coutumes, les décors de son monde à lui :
Bruxelles du temps jadis, la Province des trains à vapeur et
des hauts-fourneaux, la Côte convalescente de l’après-guerre,
la Normandie du débarquement et des vieilles cartes postales…
Plus
qu’un devoir de mémoire, ce récit de vie est un
modèle, à la fois de précision et de tendresse :
le tutoiement que l’auteur adresse à son père le
rapproche enfin d’un être cher qui méritait
amplement d’être « livré »
au livre, aux souvenirs pieux d’un fils, lesquels laisseront désormais un peu d’éternité
briller sur son nom.
Michel Ducobu in Reflets Wallonie-Bruxelles Mars 2009
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