{"id":233,"date":"2014-10-20T16:48:04","date_gmt":"2014-10-20T14:48:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/?page_id=233"},"modified":"2014-10-20T17:18:29","modified_gmt":"2014-10-20T15:18:29","slug":"mon-pere-cet-inconnu-extraits","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/mon-pere-cet-inconnu\/mon-pere-cet-inconnu-extraits\/","title":{"rendered":"Mon p\u00e8re, cet inconnu<br># extraits"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_peinture.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-37\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_peinture.jpg\" alt=\"pere_peinture\" width=\"300\" height=\"201\" \/><\/a>Voil\u00e0, je pense, ce qui a d\u00fb retenir ton attention dans ce roman. Arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de cinquante ans, tu as d\u00fb te rendre compte que ta vie n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la mesure de ce que tu avais esp\u00e9r\u00e9 et que tu n\u2019as pu r\u00e9aliser qu\u2019une partie de tes projets. Ainsi tu t\u2019es orient\u00e9 vers une carri\u00e8re scientifique o\u00f9 tu as manifestement prouv\u00e9 tes comp\u00e9tences. Mais tu t\u2019int\u00e9ressais aussi au domaine artistique et litt\u00e9raire. A la fin de ta vie, tu as choisi la peinture, mais peut-\u00eatre as-tu aussi \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 par l\u2019\u00e9criture. J\u2019en veux pour preuve les notes que tu as recopi\u00e9es sur l\u2019art d\u2019\u00e9crire.<br \/>\nDans le domaine sentimental aussi, tu as d\u00fb r\u00e9aliser combien le bilan n\u2019\u00e9tait pas satisfaisant. Ce n\u2019est pas par orgueil, mais par tendresse que j\u2019\u00e9cris cela, car je ne sais que trop combien il est difficile d\u2019aimer comme l\u2019on voudrait aimer. Tu es donc bien \u00e0 l\u2019image de Lucien Leuwen, cet \u00eatre double, \u00e9cartel\u00e9 entre ses d\u00e9sirs, ses aspirations et la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle il doit faire face. Cette r\u00e9alit\u00e9, la tienne, a parfois \u00e9t\u00e9 impitoyable. Aussi, en m\u2019ayant permis \u00e0 titre posthume de refaire ton portrait, comme un artiste peint une toile, tu m\u2019apportes une immense satisfaction et une compensation \u00e0 la tristesse de ne pas t\u2019avoir mieux connu et mieux aim\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_pommes.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_pommes.jpg\" alt=\"pere_pommes\" width=\"300\" height=\"225\" class=\"alignright size-full wp-image-38\" \/><\/a>Et pourtant un nouveau projet germe dans ton esprit. Toi qui as vou\u00e9 toute ta vie aux sciences, tu as d\u00e9cid\u00e9 de t\u2019inscrire \u00e0 un cours de dessin et de peinture. Tu vas \u00e9tudier aussi l\u2019histoire de l\u2019art. Pourquoi ? J\u2019ignore ce qui t\u2019a conduit \u00e0 prendre cette d\u00e9cision. Sans doute cette orientation \u00e9tait-elle souterraine depuis longtemps. Sait-on jamais ce qui nous d\u00e9termine ? Parfois il suffit de peu de chose, une visite de mus\u00e9e, une rencontre ou un choc \u00e9motionnel pour faire na\u00eetre une vocation. Tu t\u2019inscris donc \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Beaux-arts de Saint-Gilles, o\u00f9 tu apprends tout d\u2019abord \u00e0 dessiner des objets ordinaires comme une tasse, une assiette, une pomme, puis des choses plus \u00e9labor\u00e9es telles qu\u2019une tenture pliss\u00e9e ou un bouquet de fleurs. Ensuite tu passes \u00e0 la peinture et tu nous laisseras quelques natures mortes du plus bel effet. J\u2019ai gard\u00e9 de toi un tableau repr\u00e9sentant des pommes. Tiens, est-ce l\u2019influence des vergers normands ? Tu as aussi peint un portrait de femme, sujet qui est incontestablement plus difficile. Qui est cette femme ? Je l\u2019ignore. Ta femme, ta s\u0153ur, ta fille, l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin ? Et si c\u2019\u00e9tait ta m\u00e8re ? Mais pour moi ton chef d\u2019\u0153uvre est assur\u00e9ment un bouquet d\u2019immortelles. Il y a dans son ex\u00e9cution une telle finesse qui n\u2019est pas \u00e0 la port\u00e9e d\u2019un d\u00e9butant. Il m\u2019a inspir\u00e9 un po\u00e8me. Ce tableau a obtenu un prix et a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 \u00e0 Londres. Tu as aussi r\u00e9ussi haut la main l\u2019examen d\u2019histoire de l\u2019art, pour lequel tu as re\u00e7u un beau livre. Voil\u00e0 comment, \u00e0 cinquante ans, tu as d\u00e9velopp\u00e9 une autre facette de ta personnalit\u00e9 et peut-\u00eatre as-tu ainsi ob\u00e9i \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 ontologique : r\u00e9pondre \u00e0 la tentation de l\u2019art pour justifier son existence.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_famille.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_famille.jpg\" alt=\"pere_famille\" width=\"300\" height=\"295\" class=\"alignleft size-full wp-image-36\" \/><\/a>Tu es n\u00e9 le premier d\u00e9cembre 1908, \u00e0 Bruxelles. Ton p\u00e8re, Auguste Goyens avait \u00e9pous\u00e9 Cl\u00e9mentine Vercammen le 23 octobre 1906. Il \u00e9tait \u00e2g\u00e9 de vingt-cinq ans et elle n\u2019en avait que dix-neuf. Il \u00e9tait h\u00f4telier-restaurateur. Peu apr\u00e8s ta naissance, un gigantesque raz de mar\u00e9e ravagea les c\u00f4tes de la Sicile et de la Calabre.<br \/>\nLe berceau de la famille se situe \u00e0 Linsmeau, petite commune de l\u2019Est du Brabant wallon, aux confins de la province de Li\u00e8ge et de la fronti\u00e8re linguistique. Tes grands-parents paternels, Jules Goyens et C\u00e9cile Masson, y poss\u00e9daient une ferme. Jusqu\u2019au d\u00e9c\u00e8s de C\u00e9cile Masson en 1955, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 95 ans, cette ferme fut le point de ralliement de toute la famille qui \u00e9tait nombreuse, puisque Jules et C\u00e9cile eurent huit enfants.<br \/>\nLe 12 octobre 1907, un premier gar\u00e7on, Arthur, naissait \u00e0 Anvers de l\u2019union d\u2019Auguste et Cl\u00e9mentine. Un an plus tard, c\u2019\u00e9tait ton tour. Un troisi\u00e8me fils, Marcel, naquit le 22 mars 1910. En moins de quatre ann\u00e9es donc, la famille \u00e9tait constitu\u00e9e. En 1908, tes parents vinrent s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Bruxelles pour des raisons professionnelles, plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 Ixelles, H\u00f4tel des 4 Nations, 1, rue de Londres. Cl\u00e9mentine Vercammen, n\u00e9e \u00e0 Linth, province d\u2019Anvers, est inscrite au registre de population d\u2019Ixelles comme servante.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_bar.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_bar.jpg\" alt=\"pere_bar\" width=\"300\" height=\"190\" class=\"alignright size-full wp-image-34\" \/><\/a>L\u2019int\u00e9r\u00eat de cette photo serait limit\u00e9 s\u2019il n\u2019y avait les personnages. Derri\u00e8re le comptoir, le ma\u00eetre de c\u00e9ans est fig\u00e9 dans une attitude hautaine. Il tient de la main gauche un verre dont il agite le contenu avec une petite cuill\u00e8re. Il arbore une magnifique moustache et est v\u00eatu d\u2019un complet veston noir, d\u2019un col raide et d\u2019une cravate sombre. A sa gauche, un client en chapeau est accoud\u00e9 au comptoir. A droite, un groupe de neuf hommes pose manifestement pour la post\u00e9rit\u00e9. Ils sont tous v\u00eatus de costumes sombres et portent tous la moustache. Ils ont environ trente ans et la t\u00eate pleine de r\u00eaves et d\u2019illusions. A l\u2019avant-plan, une femme est assise, la seule de la photo. Sa robe, \u00e9galement fonc\u00e9e, est prot\u00e9g\u00e9e par un tablier d\u2019un blanc terne, assez ordinaire. Ses avant-bras sont potel\u00e9s, mais sa taille est fine. Sa t\u00eate ronde pr\u00e9sente un beau profil harmonieux. Ses cheveux ch\u00e2tain-fonc\u00e9 sont roulott\u00e9s en une vague qui recouvre les oreilles et la nuque. Mais surtout son regard semble perdu, comme si elle se demandait dans quelle pi\u00e8ce elle joue. Elle est la seule femme de la photo et le seul personnage qui ne regarde pas l\u2019objectif. Nul doute qu\u2019il s\u2019agisse de Cl\u00e9mentine.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_portugal.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_portugal.jpg\" alt=\"pere_portugal\" width=\"300\" height=\"200\" class=\"alignleft size-full wp-image-39\" \/><\/a>En juin 2007, je me suis rendu \u00e0 Lisbonne. Muni d\u2019un plan d\u00e9taill\u00e9 de la ville, j\u2019ai retrouv\u00e9 cette rua Particular o\u00f9 habitait Monsieur Counotte et d\u2019o\u00f9 il exp\u00e9diait ces pr\u00e9cieux colis de sardines et de figues. J\u2019ai sonn\u00e9 \u00e0 la porte du n\u00b07, une belle maison bourgeoise \u00e0 la fa\u00e7ade peinte en rose. Une femme de m\u00e9nage m\u2019apprit que la maison avait \u00e9t\u00e9 vendue dans les ann\u00e9es quatre-vingt. Elle ne savait rien des propri\u00e9taires pr\u00e9c\u00e9dents, ni \u00e0 fortiori du d\u00e9nomm\u00e9 Counotte, tr\u00e8s probablement d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Pendant une semaine, j\u2019ai hum\u00e9 l\u2019air de cette ville o\u00f9 tu as manqu\u00e9 de t\u2019\u00e9tablir et o\u00f9 moi-m\u00eame je serais devenu un petit Lisbo\u00e8te. Mais le destin en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. Les jardins embaumaient le parfum des jacarandas et la vie bruissait tout autour de moi. Plus de soixante ann\u00e9es se sont \u00e9coul\u00e9es depuis ce projet avort\u00e9. Et pourtant, dans cette rua Particular, voie sans issue o\u00f9 somnolaient quelques chats dans la torpeur de l\u2019apr\u00e8s-midi, la temps semblait s\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_croix.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_croix.jpg\" alt=\"pere_croix\" width=\"300\" height=\"432\" class=\"alignleft size-full wp-image-35\" srcset=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_croix.jpg 300w, http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/pere_croix-208x300.jpg 208w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Cette derni\u00e8re allusion me rappelle que, depuis la fin de la guerre, nous passons chaque \u00e9t\u00e9 une quinzaine de jours \u00e0 Zeebruges. Ce sont les premi\u00e8res vacances que j\u2019ai connues. Oh ! Ce n\u2019\u00e9tait pas bien loin, car on ne pouvait pas se permettre de longs voyages. Nous louions un appartement au confort assez spartiate : pas de salle de bain, un simple \u00e9vier dans la cuisine et les W.C. sur le palier, communs \u00e0 deux appartements. Mais quel bonheur de d\u00e9couvrir la mer, la magie de la lumi\u00e8re qui se refl\u00e8te sur la surface de l\u2019eau, le plaisir de marcher sur le sable, de construire des ch\u00e2teaux et de se laisser porter par les vagues. Et toi, tu t\u2019int\u00e9ressais aux bateaux, tu avais \u00e9tudi\u00e9 les cartes marines et la signification des pavillons. Nous visitions le port de p\u00eache d\u2019o\u00f9 nous ramenions une provision de crevettes fra\u00eeches. Cependant les s\u00e9quelles de la guerre \u00e9taient encore bien visibles. Des immeubles avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits ou \u00e9taient cribl\u00e9s de balles. Dans les dunes, des zones \u00e9taient interdites et entour\u00e9es de barbel\u00e9s, \u00e0 cause des mines qui pouvaient encore exploser. Mais qu\u2019importe ! Il y avait peu de touristes et nous \u00e9tions privil\u00e9gi\u00e9s de pouvoir passer ces deux petites semaines dans un taudis qu\u2019aucune agence n\u2019oserait proposer aujourd\u2019hui. Cela faisait un peu oublier les horreurs de la guerre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Voil\u00e0, je pense, ce qui a d\u00fb retenir ton attention dans ce roman. 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