{"id":54,"date":"2014-10-15T16:58:58","date_gmt":"2014-10-15T15:58:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/?page_id=54"},"modified":"2014-10-16T16:51:14","modified_gmt":"2014-10-16T14:51:14","slug":"les-enfants-de-munich-extraits","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/les-enfants-de-munich\/les-enfants-de-munich-extraits\/","title":{"rendered":"Les enfants de Munich<br># extraits"},"content":{"rendered":"<h6>Prologue<\/h6>\n<p>Sourbrodt, le 29 septembre 1938. Le vent soufflait en rafales sur le Haut-Plateau des Fagnes et s&rsquo;engouffrait par les interstices des portes et des fen\u00eatres.<\/p>\n<p>Auguste Mazan s&rsquo;installa au petit bureau o\u00f9 il tenait \u00e0 jour les documents de la Soci\u00e9t\u00e9 des Fertilisants&#8230; Il prit son stylo et poursuivit la r\u00e9daction de la lettre qu&rsquo;il avait commenc\u00e9e la veille et qui, de toute \u00e9vidence, lui causait pas mal de soucis. En effet, oblig\u00e9 de travailler \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de la fronti\u00e8re allemande, il ne savait trop quelle attitude adopter face \u00e0 la situation internationale. Devait-il rejoindre son \u00e9pouse Elena et leur petite fille, et abandonner la tourbi\u00e8re ? Comment les \u00e9v\u00e9nements allaient-ils \u00e9voluer ?<\/p>\n<p>Auguste \u00e9tait dans un \u00e9tat de nervosit\u00e9 qu&rsquo;il essaya de dissimuler du mieux qu&rsquo;il put en adoptant un ton ferme :<br \/>\n\u00ab\u00a0Il y a dans la vie des moments exceptionnels, o\u00f9 il faut savoir prendre des d\u00e9cisions \u00e9nergiques et les ex\u00e9cuter. Le moment que nous vivons en est un. Ne tremble pas, ne pleure pas, sois comme beaucoup d&rsquo;autres \u00e9pouses dont le sort est bien moins enviable que le tien, et qui pourtant n&rsquo;en aiment pas moins leur mari. La conf\u00e9rence \u00e0 quatre qui doit se tenir aujourd&rsquo;hui \u00e0 Munich d\u00e9cidera des \u00e9v\u00e9nements. J&rsquo;esp\u00e8re fortement une am\u00e9lioration, mais s&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait ainsi, sois assur\u00e9e que je ne m&rsquo;attarderai pas inutilement \u00e0 Sourbrodt. Avec les 1500 francs re\u00e7us hier, j&rsquo;ai r\u00e9gl\u00e9 la derni\u00e8re quinzaine et un voiturier, j&rsquo;ai donn\u00e9 300 francs \u00e0 Madame T&#8230; , de sorte qu&rsquo;il me reste 160 francs que je garde pr\u00e9cieusement pour l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 o\u00f9 je devrais prendre la route.<\/p>\n<p>J&rsquo;esp\u00e8re que Camille et toi-m\u00eame n&rsquo;avez pas \u00e9t\u00e9 incommod\u00e9es du voyage.<\/p>\n<p>Je vous embrasse toutes deux bien fort\u00a0\u00bb. Sign\u00e9, Auguste.<\/p>\n<p>Il d\u00e9posa son stylo et regarda par la fen\u00eatre. L&rsquo;automne commen\u00e7ait \u00e0 peine et on pouvait encore attendre de beaux jours, avec de magnifiques effets de lumi\u00e8re. Sans doute, pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9quinoxe, le soleil commen\u00e7ait \u00e0 s&rsquo;essouffler, mais, ce qu&rsquo;il perdait en vigueur, il le gagnait en nuances, surtout au lever et au coucher. Dix heures sonn\u00e8rent. Auguste pensa \u00e0 cette Conf\u00e9rence, et probablement n&rsquo;imaginait-il pas \u00e0 quel point ce qu&rsquo;il venait d&rsquo;\u00e9crire allait se v\u00e9rifier. Car ce n&rsquo;\u00e9tait pas moins que le sort de l&rsquo;Europe qui allait se jouer le lendemain, et cela pour cinquante ans. Il imagina Hitler, pr\u00e9sidant la Conf\u00e9rence, s\u00fbr de lui apr\u00e8s l&rsquo;annexion de l&rsquo;Autriche, exigeant les Sud\u00e8tes et affirmant qu&rsquo;il n&rsquo;y aurait plus de probl\u00e8mes territoriaux et qu&rsquo;il ne voulait rien d&rsquo;autre que la paix. Chamberlain avait lui aussi d\u00e9clar\u00e9 deux jours auparavant qu&rsquo;il \u00e9tait un homme pacifique jusqu&rsquo;au fond de l&rsquo;\u00e2me.<br \/>\nTout allait bien se passer \u00e0 Munich et les Tourbi\u00e8res des Hautes Fagnes ne seraient pas perturb\u00e9es par le bruit des bottes et des canons. Cependant, un doute subsistait dans l&rsquo;esprit angoiss\u00e9 d&rsquo;Auguste.Avec l&rsquo;aval de la Grande-Bretagne, de la France et de l&rsquo;Italie, Hitler re\u00e7ut les Sud\u00e8tes et r\u00e9ussit \u00e0 convaincre ses partenaires de sa bonne foi. Le lendemain, les journaux fran\u00e7ais et britanniques titraient: \u00ab\u00a0La Paix\u00a0\u00bb. Auguste, apprenant la nouvelle par la radio, d\u00e9cida le surlendemain de passer quelques jours en famille pour f\u00eater l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et rassurer Elena.<\/p>\n<p>Non, il n&rsquo;y aurait pas de guerre. Dans le train, il s&rsquo;abandonna m\u00eame \u00e0 quelques consid\u00e9rations optimistes, lui qui n&rsquo;\u00e9tait pourtant pas de temp\u00e9rament joyeux.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr bgcolor=\"#cc9\">\n<td>\n<h6>Chapitre 6<\/h6>\n<p>L&rsquo;heure du coucher arriva. Fr\u00e9d\u00e9ric n&rsquo;\u00e9prouvait d&rsquo;ordinaire aucune appr\u00e9hension \u00e0 se mettre au lit. Peut-\u00eatre pressentait-il inconsciemment la richesse de cette heure d&rsquo;oubli qui nous ouvre la porte des r\u00eaves. Mais ici, tout de m\u00eame, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;il dormait ailleurs, si l&rsquo;on excepte ces nuits d&rsquo;angoisse pendant l&rsquo;exode dont il avait pu reconstituer l&rsquo;\u00e9cheveau incomplet avec des bribes de conversation des grandes personnes.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, par une sorte de fiert\u00e9 naturelle par laquelle les enfants \u00e9tonnent parfois les adultes, il ne voulut rien laisser para\u00eetre de sa peur. Il s&rsquo;\u00e9tendit dans les draps tout frais du lit de la petite chambre et re\u00e7ut le baiser de sa tante avec un r\u00e9el sentiment de bonheur. Et il s&rsquo;endormit.<\/p>\n<p>Le lendemain matin, quelle ne fut pas sa surprise, de sentir dans son dos une sensation de chaleur bienfaisante ! Tante Martine s&rsquo;\u00e9tait gliss\u00e9e dans le lit et son corps rassurant \u00e9pousait la ligne bris\u00e9e de son propre corps. Il se sentait port\u00e9 par elle comme par une chaise vivante. Dans les brumes du r\u00e9veil, Fr\u00e9d\u00e9ric ne comprit pas tout de suite son bonheur, et encore moins la cause de ce bonheur. Il flottait dans un monde inconnu. Et ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s un long moment d&rsquo;abandon qu&rsquo;il put en identifier quelques \u00e9l\u00e9ments. D&rsquo;abord une respiration lente et paisible dont le souffle caressait sa nuque. Ensuite le ventre et les cuisses qui \u00e9pousaient parfaitement la surface de son corps et dont il devinait la douceur \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9toffe fine de son pyjama. Fr\u00e9d\u00e9ric eut un mouvement de surprise et la plante de ses pieds vint toucher les pieds de sa tante qui ne se d\u00e9roba point. D\u00e9j\u00e0 la lumi\u00e8re \u00e9tait vive dans la pi\u00e8ce \u00e9clair\u00e9e par une fen\u00eatre \u00e9troite mais expos\u00e9e au soleil levant. Le silence omnipr\u00e9sent lui donnait une atmosph\u00e8re d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9. Martine se garda bien d&rsquo;en briser le charme. Elle se contenta d&rsquo;avancer le bras et de poser la main gauche sur celle de Fr\u00e9d\u00e9ric qui \u00e0 ce contact empreint d&rsquo;une douce fermet\u00e9 commen\u00e7ait \u00e0 prendre mieux conscience des sensations qu&rsquo;il \u00e9prouvait. Jamais, aussi loin qu&rsquo;il puisse se souvenir, il n&rsquo;avait \u00e9prouv\u00e9 cela. C&rsquo;\u00e9tait une houle qui le soulevait comme au milieu de la mer, mais sans qu&rsquo;il y e\u00fbt aucun risque de naufrage, comme si le danger contenait en m\u00eame temps la garantie du sauvetage. C&rsquo;\u00e9tait aussi un voyage hors du temps car les minutes qui s&rsquo;\u00e9coulaient alors n&rsquo;avaient aucune r\u00e9alit\u00e9 mesurable. Bien s\u00fbr Fr\u00e9d\u00e9ric souhaitait, ou plut\u00f4t il croyait &#8211; car sa conscience \u00e9tait encore trop assoupie pour formuler des voeux ou m\u00eame en concevoir &#8211; que ces instants dureraient infiniment et en cela ils appartenaient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. De son c\u00f4t\u00e9, Martine faisait tout pour prolonger ces moments de bonheur, mais avec une conscience plus affirm\u00e9e, plus rationnelle, qui est le propre des adultes. Elle \u00e9vitait de bouger, ce qui n&rsquo;aurait pas manqu\u00e9 de rompre le charme de cette fusion de deux \u00eatres empreinte \u00e0 la fois de sensualit\u00e9 et de candeur. Enfin Fr\u00e9d\u00e9ric tourna la t\u00eate et d\u00e9couvrit le visage de sa tante, mais de si pr\u00e8s qu&rsquo;il lui parut d\u00e9mesur\u00e9ment beau avec des d\u00e9tails agrandis qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais observ\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour. Ses yeux tout d&rsquo;abord d&rsquo;un beau vert chatoyant, ses sourcils noirs et bien fournis, ses pommettes l\u00e9g\u00e8rement saillantes, ses l\u00e8vres enfin d\u00e9licieusement ourl\u00e9es et propres \u00e0 donner des baisers.<\/p>\n<p>&#8211; Mon Prince a-t-il bien dormi , dit-elle soudain.<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric ne sut que r\u00e9pondre. Il embrassa sa tante sur la joue et celle-ci cligna des yeux en poussant un soupir de contentement.<\/p>\n<p>&#8211; Bien, levons-nous, petit paresseux ! Il est d\u00e9j\u00e0 neuf heures. Elle se leva la premi\u00e8re, d\u00e9gagea draps et couvertures et, saisissant les chevilles et les poignets de Fr\u00e9d\u00e9ric, elle l&rsquo;obligea \u00e0 se lever.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6>Chapitre 8<\/h6>\n<p>Les trois filles, telles des na\u00efades \u00e9chapp\u00e9es d&rsquo;une c\u00e9r\u00e9monie antique s&rsquo;\u00e9lancent dans la mer o\u00f9 Fr\u00e9d\u00e9ric les rejoint bient\u00f4t. Les jeunes Balinaises, par une sorte d&rsquo;instinct ancestral, retrouvent les gestes purificateurs : elles s&rsquo;aspergent en poussant des cris de joie. Fr\u00e9d\u00e9ric ne laisse pas d&rsquo;\u00eatre \u00e9tonn\u00e9 par cette joyeuse exub\u00e9rance. Petit \u00e0 petit il se laisse gagner \u00e0 son tour par cette ivresse, mais tout en gardant une certaine retenue. Youpie s&rsquo;approche maintenant de lui et lui arrose les bras et le torse tandis que ses soeurs \u00e9touffent de petits cris en se poussant du coude. Fr\u00e9d\u00e9ric se sent envahi par l&rsquo;\u00e9motion, en regardant son visage souriant, ses mains agiles et sa poitrine menue et ferme. Il sent le d\u00e9sir monter en lui et malgr\u00e9 l&rsquo;assaut des vagues d\u00e9ferlantes, il a envie de la prendre l\u00e0, il ne sait comment ni pourquoi, il est submerg\u00e9 par sa beaut\u00e9, tellement qu&rsquo;il oublie o\u00f9 il est, il avance les bras pour la serrer contre lui au milieu de la mer et du vent et du soleil et des vacanciers heureusement peu nombreux en cet en droit. Mais, qu&rsquo;importe ? Comme hier sur le trottoir de Haarlem, il oublie tout, la foule, les jeux des enfants, les cris des baigneurs, les gouttes d&rsquo;eau qui l&rsquo;\u00e9claboussent \u00e0 chaque vague dans un bruit de ressac et le vent qui fait claquer les drapeaux, tout cela n&rsquo;existe plus, il n&rsquo;y a que lui en face de Youpie qu&rsquo;il serre tr\u00e8s fort contre lui et qu&rsquo;il embrasse passionn\u00e9ment apr\u00e8s l&rsquo;avoir soulev\u00e9e ais\u00e9ment.<\/p>\n<p>Et elle aussi oublie tout dans ce moment de bonheur, jusqu&rsquo; \u00e0 son pass\u00e9 de fuite aux quatre coins du monde. Il la d\u00e9pose pour reprendre son souffle et l\u00e0 elle s&rsquo;\u00e9chappe, comme une gazelle dans la savane, elle se met \u00e0 courir sur la plage vers une plantation d&rsquo;oyats plus loin dans les dunes. Fr\u00e9d\u00e9ric la suit. Que se passe-t-il alors ? Une sorte d&rsquo;\u00e9blouissement leur fait perdre la notion du temps et de l&rsquo;espace. Allong\u00e9s sur le sable, le d\u00e9sir les poss\u00e8de tous deux.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr bgcolor=\"#cc9\">\n<td>\n<h6>Chapitre 10<\/h6>\n<p>Le mendiant se tenait debout, appuy\u00e9 contre une cannelure du grand portail Ouest de la Cath\u00e9drale d&rsquo;York. Son corps l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 dans une attitude d&rsquo;humilit\u00e9 contrastait singuli\u00e8rement avec la majest\u00e9 de ce chef d&rsquo;oeuvre de l&rsquo;architecture gothique septentrionale dont les tours culminent \u00e0 soixante m\u00e8tres de hauteur. Cependant, il n&rsquo;y a rien de disproportionn\u00e9 dans ce monument. Tout y respire l&rsquo;\u00e9quilibre, la lumi\u00e8re et la beaut\u00e9.<\/p>\n<p>En p\u00e9n\u00e9trant dans la cath\u00e9drale, je jette un coup d&rsquo;oeil furtif vers le mendiant et je vois tout de suite \u00e0 son regard qu&rsquo;il n&rsquo;est pas un mendiant ordinaire. J&rsquo;ai le pressentiment qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 l\u00e0 non pas tant pour recevoir mon obole, mais pour guider ma visite et rabattre toute tentation d&rsquo;orgueil qui pourrait me faire penser : c&rsquo;est nous qui avons construit cela ! Je m&rsquo;arr\u00eate un instant sous la premi\u00e8re trav\u00e9e pour tenter d&#8217;embrasser l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9difice : d\u00e9risoire tentative combattue par la profusion des lignes verticales qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8vent vers le ciel, avant de se perdre dans les courbes bondissantes des crois\u00e9es d&rsquo;ogives.<\/p>\n<p>Au fur et \u00e0 mesure que je m&rsquo;avance, le changement de perspective modifie compl\u00e8tement le tableau. Telle colonne se d\u00e9voile tandis qu&rsquo;une autre dispara\u00eet. Ailleurs, ce sont des superpositions de colonnes, ou bien peut-\u00eatre de parties de colonnes, car chacune est compos\u00e9e de quatre, huit ou douze pilastres en saillies.Et la lumi\u00e8re, omnipr\u00e9sente, transforme cette for\u00eat de pierre en tableau vivant.<\/p>\n<p>Impressionn\u00e9 par la majest\u00e9 des lieux, je m&rsquo;avance dans la nef lat\u00e9rale en direction du transept sud. Le puits de lumi\u00e8re du clocher attire irr\u00e9sistiblement mon regard qui se perd dans les m\u00e9andres du plafond.Il est difficile d&rsquo;imaginer que la bosse centrale, petit d\u00e9tail ornemental, mesure un m\u00e8tre quarante d&rsquo;envergure. Baissant la t\u00eate, je d\u00e9couvre alors les Panneaux de Verre peints de l&rsquo;ancienne Cath\u00e9drale Romane, dont la beaut\u00e9 na\u00efve me surprend. A c\u00f4t\u00e9 se dressent, telles des st\u00e8les, les deux ogives \u00e0 lancette de la Chapelle Saint John.<\/p>\n<p>Soudain j&rsquo;aper\u00e7ois mon mendiant &#8211; mon destin est-il d\u00e9j\u00e0 li\u00e9 au tien ? &#8211; sur le bas-c\u00f4t\u00e9 nord de la nef, \u00e0 hauteur du cinqui\u00e8me pilier, juste au-dessous de la \u00ab\u00a0Bataille des Sexes\u00a0\u00bb. Cette sculpture montre le philosophe Aristote succombant aux ruses de la courtisane Phyllis. R\u00e9duit en esclavage et harnach\u00e9 comme un cheval, elle le fit aller partout selon son bon plaisir. Je ne suis pas loin de penser que le mendiant a voulu m&rsquo;avertir en se pla\u00e7ant l\u00e0. Je poursuis ma visite, mais troubl\u00e9 par cette pr\u00e9sence, j&rsquo;ai peine \u00e0 fixer mon attention sur ce livre ouvert qu&rsquo;est la Cath\u00e9drale, dont les pages sont les chapiteaux, les sculptures et les vitraux. Le jub\u00e9, d\u00e9cor\u00e9 des statues des quinze rois d&rsquo;Angleterre, de Guillaume Ier \u00e0 Henry VI, incarne la gloire \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de la puissance royale.<\/p>\n<p>Contournant le ch\u0153ur par le bas-c\u00f4t\u00e9 nord, j&rsquo;atteins l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 Est form\u00e9e de trois chapelles carr\u00e9es. Au centre, la Lady Chapel dont l&rsquo;immense vitrail r\u00e9pand une lumi\u00e8re chaude et color\u00e9e, me trouble \u00e0 tel point que je tombe \u00e0 genoux sur le banc le plus proche. Apr\u00e8s quelques minutes de m\u00e9ditation, je boucle le tour du choeur et je m&rsquo;\u00e9chappe par la porte Sud. C&rsquo;est assez d&rsquo;\u00e9motions pour aujourd&rsquo;hui, d&rsquo;autant plus que le mendiant se trouve pour la troisi\u00e8me fois sur mon chemin, sous le vitrail de la Rose Window, et me tend sa s\u00e9bile. Mettant la main \u00e0 ma poche, je saisis une pi\u00e8ce et la lui jette pr\u00e9cipitamment, mais je ne peux \u00e9viter son regard \u00e0 la fois doux et profond.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h6>Chapitre 11<\/h6>\n<p>Le matin du huit mai 1960, Barbara s&rsquo;\u00e9veilla de bonne heure. Les premiers rayons du soleil commen\u00e7aient \u00e0 dorer les tours de la cath\u00e9drale et le ciel bleu p\u00e2le laissait pr\u00e9sager une belle journ\u00e9e. Barbara, rejetant la couette au dessin fleuri qui la couvrait, \u00e9tira ses longs membres fins et prit un plaisir \u00e9vident \u00e0 bailler plusieurs fois de suite. Le petit appartement qu&rsquo;elle avait lou\u00e9 \u00e0 Tr\u00e8ves pour se rapprocher de son travail lui apportait un sentiment de libert\u00e9 qui \u00e9tait \u00e0 ses yeux la condition premi\u00e8re pour atteindre le bonheur. Il \u00e9tait situ\u00e9 au dernier \u00e9tage d&rsquo;une ancienne maison de la Windm\u00fchlenstrasse. De l\u00e0 elle pouvait se rendre facilement \u00e0 pied \u00e0 la gare ou au mus\u00e9e, ou encore se promener au bord de la Moselle. Barbara \u00e9tait devenue une femme aux formes \u00e9panouies. Sa chevelure blonde ne permettait pas de douter qu&rsquo;elle f\u00fbt allemande, de cette race fi\u00e8re et conqu\u00e9rante qui, bien que n\u00e9e juste avant la guerre et ayant travers\u00e9 ces ann\u00e9es de mis\u00e8re, ne semblait pas en avoir conserv\u00e9 de traces, du moins visibles. Son p\u00e8re, soldat de la Wehrmacht, avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 sur le front de l&rsquo;Est dont il n&rsquo;\u00e9tait pas revenu et elle ne l&rsquo;avait donc pour ainsi dire pas connu. Sa m\u00e8re, Gertrud, comme tant de femmes de cette \u00e9poque, avait d\u00fb assumer seule les charges du m\u00e9nage et l&rsquo;\u00e9ducation de ses enfants. Dans cette t\u00e2che, elle fit preuve d&rsquo;un courage et d&rsquo;une ing\u00e9niosit\u00e9 extraordinaires. Refusant le sentiment d&rsquo;\u00e9chec engendr\u00e9 par la d\u00e9faite allemande et estimant de surcro\u00eet qu&rsquo;elle ne portait aucune responsabilit\u00e9 dans les ambitions d\u00e9mesur\u00e9es d&rsquo;un r\u00e9gime qui s&rsquo;\u00e9tait servi d&rsquo;elle et de son mari, elle avait voulu faire de ses deux filles des mod\u00e8les de femmes allemandes, celles qui marchent la t\u00eate haute et regardent leur destin en face. L&rsquo;a\u00een\u00e9e, Kate, avait fait des \u00e9tudes de secr\u00e9taire et parlait couramment trois langues. La cadette, Barbara, plus artiste, avait suivi pendant deux ans des cours pour devenir guide dans les mus\u00e9es et accompagner les visites touristiques. Peut-\u00eatre est-ce le spectacle de sa ville natale, Cologne, aux trois quarts d\u00e9truite par les bombardements am\u00e9ricains, qui lui avait donn\u00e9 cette volont\u00e9 farouche de refuser la d\u00e9faite morale en se consacrant \u00e0 l&rsquo;art et \u00e0 la culture !<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 Cologne en effet que Barbara avait pass\u00e9 toute son enfance, dans les conditions pr\u00e9caires de la guerre qui avait d\u00e9but\u00e9 peu apr\u00e8s sa naissance. Mais \u00e0 cette \u00e9poque le d\u00e9ferlement des troupes du Reich sur la Belgique et le Nord de la France ne pouvait susciter qu&rsquo;un sentiment d&rsquo;ivresse et de fiert\u00e9. Toute petite, elle se rendait parfois en compagnie de sa m\u00e8re au Neumarkt d&rsquo;o\u00f9 il \u00e9tait possible de suivre avec un peu de recul le d\u00e9fil\u00e9 des troupes, qui, apr\u00e8s avoir franchi le pont sur le Rhin, se dirigeait vers Aix-la-Chapelle. La marche de ces soldats et le vrombissement des moteurs de leurs camions et de leurs blind\u00e9s lui paraissaient aussi naturels que l&rsquo;\u00e9coulement de l&rsquo;eau du fleuve. Aussi ne lui serait-il pas venu \u00e0 l&rsquo;esprit de demander \u00e0 sa maman o\u00f9 ils allaient ni pourquoi ils \u00e9taient si nombreux \u00e0 se diriger vers la Belgique. Dans son esprit, la guerre n&rsquo;existait pas, elle ne savait pas ce que c&rsquo;\u00e9tait : les soldats de la Wehrmacht \u00e9taient tr\u00e8s beaux et tr\u00e8s gentils, et le F\u00fchrer bien aim\u00e9 devait certainement avoir une bonne raison de les envoyer au-del\u00e0 du Rhin, qui n&rsquo;en continuait pas moins de couler majestueusement comme un symbole de force et de grandeur. Sa soeur qui avait deux ans de plus qu&rsquo;elle, demandait parfois o\u00f9 ils allaient, ces soldats. Gertrud, un peu embarrass\u00e9e, r\u00e9pondait qu&rsquo;ils allaient \u00e0 l&rsquo;exercice. Plus tard, quand on s\u00fbt que Papa ne reviendrait pas, Barbara comprit que cet exercice n&rsquo;\u00e9tait pas aussi innocent qu&rsquo;il le paraissait. En quittant le Neumarkt, maman \u00e9tait plus nerveuse qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ordinaire et soudain elle leur faisait des recommandations dont le sens profond leur \u00e9chappait. (&#8230;)<\/p>\n<p>Barbara ne pouvait pas se souvenir de tous ces \u00e9v\u00e9nements. Mais \u00e0 force de les avoir entendu raconter, elle les avait assimil\u00e9s au point qu&rsquo;ils faisaient maintenant partie de son v\u00e9cu de la m\u00eame mani\u00e8re que dans une r\u00e9action chimique, les \u00e9l\u00e9ments forment un tout sans se souvenir du moment o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cipit\u00e9s l&rsquo;un vers l&rsquo;autre. Etendue sur son lit dans sa petite chambre, \u00e0 Tr\u00e8ves, elle revivait tout cela comme un pass\u00e9 encore pr\u00e9sent et qui n&rsquo;en finit pas de couler. Elle respira profond\u00e9ment et se leva.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s un petit d\u00e9jeuner compos\u00e9 de jus de fruits et de c\u00e9r\u00e9ales, Barbara se h\u00e2ta d&rsquo;enfiler une jupe et un chemisier de coton. Elle \u00e9prouvait le d\u00e9sir de marcher sans but et de d\u00e9couvrir d&rsquo;autres aspects de cette petite ville o\u00f9 elle se sentait aussi \u00e0 l&rsquo;aise que si elle y \u00e9tait n\u00e9e. Assur\u00e9ment Tr\u00e8ves n&rsquo;\u00e9tait pas Cologne, la grande m\u00e9tropole de la Rh\u00e9nanie. Elle comptait \u00e0 peine cent mille habitants, mais elle revendiquait le titre de plus ancienne ville d&rsquo;Allemagne et, sous l&#8217;empire romain, sa population \u00e9tait dix fois plus importante que celle de Lut\u00e8ce. On sait du reste que Diocl\u00e9tien en fit sa capitale. Et ce n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 que le d\u00e9but de la brillante histoire de cette cit\u00e9 qui accumula les signes tangibles de sa vitalit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle. H\u00e9las la r\u00e9volution fran\u00e7aise et les guerres napol\u00e9oniennes mirent fin \u00e0 cette glorieuse prosp\u00e9rit\u00e9. Puis l&rsquo;occupation prussienne tenta d&rsquo;imposer sa marque \u00e0 cette ville sans pour autant parvenir \u00e0 effacer l&#8217;empreinte quelque peu m\u00e9ridionale de son pass\u00e9 romain.<\/p>\n<p>Barbara s&rsquo;\u00e9tait prise d&rsquo;affection pour cette cit\u00e9 qui lui semblait un condens\u00e9 de vingt si\u00e8cles de civilisation. Elle aimait s&rsquo;y promener, arpenter ses places publiques o\u00f9 le regard se confond en extase dans la perspective de quelque fa\u00e7ade antique ou d&rsquo;un palais rococo. Les mus\u00e9es, elle les connaissait maintenant par coeur puisque son m\u00e9tier \u00e9tait d&rsquo;en faire d\u00e9couvrir toutes les beaut\u00e9s connues ou secr\u00e8tes aux visiteurs. Mais au-del\u00e0 de cette explication assez naturelle, elle se plaisait \u00e0 les revisiter pour elle-m\u00eame, habit\u00e9e par une ferveur toute romantique. Car Barbara \u00e9tait de nature passionn\u00e9e. Si elle avait v\u00e9cu au XIX\u00e8me si\u00e8cle, elle n&rsquo;aurait pas d\u00e9daign\u00e9 de parcourir l&rsquo;Europe \u00e0 cheval pour mieux comprendre la mentalit\u00e9 des peuples qui l&rsquo;habitent.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;instant elle devait se contenter des quelques kilom\u00e8tres carr\u00e9s de rues et de monuments lov\u00e9s dans une courbe de la Moselle. Ce coin suffisait \u00e0 son bonheur, elle marchait \u00e0 grands pas, port\u00e9e par ses longues jambes et inspir\u00e9e par son amour de la beaut\u00e9. Quand soudain, entra\u00een\u00e9e par le m\u00e9canisme d&rsquo;une association mentale difficilement explicable mais dont les effets sont fulgurants, le nom de Dresde s&rsquo;imprima dans son esprit. Etait-ce le nom d&rsquo;une p\u00e2tisserie ou le titre d&rsquo;un quotidien entrevu \u00e0 la vitrine d&rsquo;un magasin, ou encore une bribe de conversation intercept\u00e9e lorsqu&rsquo;on attend le moment de traverser la rue ? Qu&rsquo;importe ! Le nom de Dresde frappa \u00e0 la porte de sa conscience, bient\u00f4t suivi par des visions impr\u00e9cises, des cris indistincts, des hurlements assourdissants de forteresses volantes qui l\u00e2chaient leur cargaison de bombes. Puis la poussi\u00e8re soulev\u00e9e par les murs qui s&rsquo;\u00e9croulent tout autour de vous et \u00e0 laquelle vous tentez soigneusement d&rsquo;\u00e9chapper, et enfin le feu qui ach\u00e8ve le travail de destruction et de mort. Barbara, d\u00e9ambulant paisiblement au milieu des passants, pensa que cela \u00e9tait aussi l&rsquo;Allemagne, son Allemagne \u00e0 elle, qui l&rsquo;avait vue na\u00eetre et grandir. Le bombardement de Dresde faisait irr\u00e9m\u00e9diablement partie de son histoire. A partir du 14 f\u00e9vrier 1945, pendant des jours et des nuits, Dresde fut recouverte d&rsquo;une \u00e9paisse fum\u00e9e, celle des incendies mais aussi celle d\u00e9gag\u00e9e par l&rsquo;incin\u00e9ration des dizaines de milliers de morts. Barbara se demanda s&rsquo;il \u00e9tait bien n\u00e9cessaire d&rsquo;ajouter aux 650.000 bombes l\u00e2ch\u00e9es par la Royal Air Force dans la nuit du 13 au 14 f\u00e9vrier un nouveau raid dans la journ\u00e9e du 14. Dresde, qui venait d&rsquo;accueillir des convois de r\u00e9fugi\u00e9s fuyant le front de l&rsquo;Est fut an\u00e9antie. Dresde, la perle de la Saxe, n&rsquo;\u00e9tait plus. Et cependant cette ville aussi pouvait s&rsquo;enorgueillir d&rsquo;un pass\u00e9 prestigieux : moins ancienne que Tr\u00e8ves, elle prit son essor au XVI\u00e8me si\u00e8cle lorsque les Princes Electeurs de Saxe s&rsquo;y \u00e9tablirent. Puis ce fut l&rsquo;\u00e9poque baroque avec tous ses d\u00e9bordements qui expriment si bien les passions de la vie. Le prince Auguste fit construire une nouvelle ville de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Elbe. Dresde fut une capitale intellectuelle et artistique o\u00f9 brill\u00e8rent aussi bien les chantres de l&rsquo;Aufkl\u00e4rung que les romantiques allemands. Barbara avait beau retourner tout cela dans sa t\u00eate, elle ne parvenait pas \u00e0 comprendre pourquoi les strat\u00e8ges avaient d\u00e9cid\u00e9 de rayer Dresde de la carte et pas une autre ville d&rsquo;Allemagne. Tr\u00e8ves par exemple, o\u00f9, par une fantaisie de l&rsquo;histoire, elle se promenait aujourd&rsquo;hui libre et \u00e9panouie, au milieu de tant de chefs-d&rsquo;oeuvre.<\/p>\n<p>Barbara allongea le pas pour se rendre au bord de la Moselle. Elle avait envie de crier sa r\u00e9volte, et pourquoi pas, d&rsquo;aller interpeller l&rsquo;ombre de Karl Marx dont la maison natale se profilait au bord de la rue du Pont.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, Barbara \u00e9tait assise au bureau qu&rsquo;elle occupait au mus\u00e9e \u00e9piscopal. On lui apporta une lettre qui venait de Belgique. Elle \u00e9manait d&rsquo;un \u00e9tudiant en Histoire de l&rsquo;Art qui sollicitait l&rsquo;autorisation de faire un stage dans les mus\u00e9es de Tr\u00e8ves.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr bgcolor=\"#cc9\">\n<td>\n<h6>Chapitre 14<\/h6>\n<p>Le lecteur pourrait s&rsquo;attendre ici \u00e0 la relation plus ou moins d\u00e9taill\u00e9e de la promenade que firent les jeunes gens \u00e0 Neumagen ou dans la campagne environnante. Le narrateur a d\u00e9cid\u00e9 sous le coup d&rsquo;une fantaisie toute personnelle de ne pas satisfaire la l\u00e9gitime curiosit\u00e9 du lecteur. Apr\u00e8s avoir vu Fr\u00e9d\u00e9ric et Barbara s&rsquo;\u00e9loigner dans une rue de la ville et dispara\u00eetre bient\u00f4t dans la tache bigarr\u00e9e de la foule, il en sera donc r\u00e9duit \u00e0 \u00e9chafauder des hypoth\u00e8ses : se sont-ils embrass\u00e9s, ou simplement donn\u00e9 la main comme il sied \u00e0 des jeunes gens de bonne famille \u00e9lev\u00e9s dans la tradition des ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre ? Nous ne le saurons jamais. En tout cas, pas directement. Et s&rsquo;ils se sont embrass\u00e9s, quel fut leur degr\u00e9 d&rsquo;abandon dans cette marque d&rsquo;intimit\u00e9 ? S&rsquo;agissait-il d&rsquo;un baiser furtif \u00e9chang\u00e9 \u00e0 la sauvette comme si leurs auteurs eussent craint de d\u00e9clencher des forces incontr\u00f4lables? Ou s&rsquo;agissait-il d&rsquo;un baiser appuy\u00e9 qui suscite chez ses protagonistes une perte du contr\u00f4le de la volont\u00e9 accompagn\u00e9e de ce qu&rsquo;on appellerait en m\u00e9decine des effets secondaires? Ou encore s&rsquo;agissait-il &#8211; dans l&rsquo;hypoth\u00e8se o\u00f9 il y eut baiser &#8211; d&rsquo;un rapprochement o\u00f9 deux \u00eatres, au-del\u00e0 du contact des l\u00e8vres, se sentent impliqu\u00e9s dans une aventure o\u00f9 tout un ensemble d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments interviennent : le regard, le fr\u00f4lement des mains, la respiration et la somme de sens contenue d\u00e9j\u00e0 dans ces minuscules morceaux de vie qui constituent la mat\u00e9rialit\u00e9 de la rencontre?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Voil\u00e0 le drame de l&rsquo;\u00e9criture, pensait le narrateur. Comment fixer la multiplicit\u00e9 des impressions qui m&rsquo;assaillent ? Tout \u00e0 l&rsquo;heure le pas d&rsquo;une femme a jet\u00e9 dans mon esprit une tache de couleur jaune sur le fond gris des pav\u00e9s battus par la pluie. L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s j&rsquo;apercevais une petite pousse de ficus benjamin d&rsquo;un vert tendre et je l&rsquo;incorporais \u00e0 mon mat\u00e9riel mental. Mais aussit\u00f4t lui succ\u00e9dait le souvenir d&rsquo;une aimable conversation, les coudes appuy\u00e9s au bois rugueux d&rsquo;une table d&rsquo;auberge. Ma plume est d\u00e9vor\u00e9e par la vitesse de ces images.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Conscient des limites de l&rsquo;\u00e9criture, le narrateur ne nous apprendra donc pas ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 exactement cet apr\u00e8s-midi. La seule chose que le lecteur pourra pr\u00e9sumer, c&rsquo;est que les h\u00e9ros de cette histoire poursuivent leur destin, \u00e0 travers toutes les virtualit\u00e9s contenues dans chaque instant de toute vie. Au fond, l&rsquo;essentiel n&rsquo;est pas qu&rsquo;ils se soient embrass\u00e9s. L&rsquo;essentiel c&rsquo;est tout ce qui entoure le baiser ou m\u00eame l&rsquo;absence de baiser, ce qui pr\u00e9c\u00e8de et ce qui suit, les dispositions int\u00e9rieures de deux \u00eatres qui se trouvent face \u00e0 face ou c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec leur pass\u00e9 et une histoire \u00e0 construire.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h6>Chapitre 16<\/h6>\n<p>Les jeunes gens arpentent maintenant les rues de Tr\u00e8ves. Une sieste suivie d&rsquo;un bon bain a permis \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric de reprendre des forces. Il fait beau et encore assez chaud en cette fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi. Barbara marche \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, ni trop pr\u00e8s, ni trop loin. Paradoxalement, ce lien qui les unit depuis ce matin retient leurs corps. Au bout d&rsquo;un temps, leurs mains s&rsquo;effleurent, s&rsquo;assemblent, se d\u00e9sassemblent, se perdent et se retrouvent et pour l&rsquo;heure cela suffit \u00e0 leur bonheur. Ils marchent sans but, pour le simple plaisir d&rsquo;\u00eatre ensemble.<\/p>\n<p>Au bout d&rsquo;une heure de promenade dans cette ville encombr\u00e9e de touristes et qui leur semble tout d&rsquo;abord \u00e9trang\u00e8re, leurs pas les conduisent vers un \u00e9tablissement o\u00f9 ils commandent tout d&rsquo;abord un rafra\u00eechissement car l&rsquo;important ce soir ce n&rsquo;est pas de se nourrir le corps, mais de parler. Apr\u00e8s avoir \u00e9chang\u00e9 des propos amicaux, collabor\u00e9 dans un m\u00eame travail, puis partag\u00e9 des \u00e9motions plus personnelles \u00e0 Neumagen ou \u00e0 Tr\u00e8ves, Fr\u00e9d\u00e9ric et Barbara se trouvent \u00e0 un carrefour de leur histoire. Ils le sentent tous les deux, mais que dire quand on a surtout envie de vibrer et de donner un contenu plus sensible \u00e0 cette onde qui les parcourt.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Pendant ton absence, dit Barbara, Monsieur Zimmerman est venu me parler d&rsquo;un projet : il veut m&rsquo;envoyer un an en Espagne et au Maroc.<\/p>\n<p>&#8211; Ah !<\/p>\n<p>&#8211; J&rsquo;ai r\u00e9serv\u00e9 ma r\u00e9ponse, mais il semble y tenir beaucoup. Son but est que j&rsquo;approfondisse mes connaissances par le contact avec d&rsquo;autres civilisations. Mon s\u00e9jour serait financ\u00e9 par le Minist\u00e8re de la Culture.<\/p>\n<p>&#8211; As-tu envie d&rsquo;accepter ?<\/p>\n<p>&#8211; Oui, mais j&rsquo;ai pens\u00e9 qu&rsquo;on ne se verrait plus pendant tout ce temps.<\/p>\n<p>&#8211; Evidemment ! D&rsquo;autre part, si la chose t&rsquo;int\u00e9resse&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>A ce moment, Barbara avance la main gauche sur la table \u00e0 la rencontre de la main droite de Fr\u00e9d\u00e9ric.<\/p>\n<p>&#8211; Et toi, que comptes-tu faire apr\u00e8s ton stage ?<\/p>\n<p>-Je vais postuler dans l&rsquo;enseignement, dans ce secteur il n&rsquo;y a pas de probl\u00e8me. J&rsquo;ai des copains qui ont trouv\u00e9 sans difficult\u00e9s.<\/p>\n<p>&#8211; Quels cours peux-tu donner avec ton dipl\u00f4me ?<\/p>\n<p>&#8211; En principe, Histoire et Histoire de l&rsquo;Art. Mais, comme la demande est forte en ce moment, je peux aussi \u00eatre charg\u00e9 de cours de Fran\u00e7ais et m\u00eame de Latin. Il suffit que le directeur de l&rsquo;\u00e9tablissement d\u00e9clare qu&rsquo;il n&rsquo;a pas trouv\u00e9 de philologue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Barbara pose encore des questions, mais au fur et \u00e0 mesure que la conversation avance, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat des r\u00e9ponses c\u00e8de la place au plaisir de la parole elle-m\u00eame. Le sens des propos s&rsquo;estompe au profit du support mat\u00e9riel, la voix, qui d\u00e9roule son cours sinueux dans les m\u00e9andres de la pens\u00e9e. Fr\u00e9d\u00e9ric pose aussi l&rsquo;une ou l&rsquo;autre question \u00e0 Barbara et bient\u00f4t c&rsquo;est \u00e0 celui qui parviendra \u00e0 faire parler l&rsquo;autre le plus longtemps possible sans qu&rsquo;il s&rsquo;en aper\u00e7oive. Naturellement ce jeu inconscient se double de regards brefs ou prolong\u00e9s, sourires ou autres expressions du visage qui v\u00e9hiculent chacun leur charge \u00e9motive. Au bout d&rsquo;un temps, Barbara s&rsquo;aper\u00e7oit que sa main \u00e9pouse le creux de celle de Fr\u00e9d\u00e9ric, pos\u00e9e sur le bois brut de la table. Elle s&rsquo;y abandonne. un frisson d\u00e9licieux monte en elle. Elle en prend conscience et ceci entra\u00eene le m\u00eame processus chez Fr\u00e9d\u00e9ric. Le d\u00e9sir s&rsquo;insinue en eux, en suivant un chemin encore incertain mais riche de promesses. Ils sortent de l&rsquo;\u00e9tablissement et aussit\u00f4t leurs mains se trouvent sans avoir \u00e0 se chercher. A la diff\u00e9rence de tout \u00e0 l&rsquo;heure, la distance qui s\u00e9parait leurs corps est abolie et, par un prodige de l&rsquo;anatomie, la main droite de Barbara s&#8217;embo\u00eete dans la gauche de Fr\u00e9d\u00e9ric comme une m\u00e9canique de pr\u00e9cision sans que l&rsquo;un doive plier le coude ou l&rsquo;autre se pencher pour r\u00e9aliser cette fonction. Maintenant ils ne se parlent plus, attentifs aux sensations qui les envahissent. Leurs pas aussi sont accord\u00e9s. Ils quittent la rue principale sans s&rsquo;\u00eatre concert\u00e9s et s&rsquo;engagent dans une rue moins fr\u00e9quent\u00e9e. Comme le trottoir est \u00e9troit, ils sont oblig\u00e9s de descendre sur la chauss\u00e9e si, du moins, ils veulent rester soud\u00e9s l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Insensiblement, leur pas se ralentit, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;une voiture les contraigne \u00e0 remonter sur le trottoir. Mais l\u00e0 ils s&rsquo;arr\u00eatent et par un mouvement naturel ils se retrouvent en oblique l&rsquo;un par rapport \u00e0 l&rsquo;autre. Il n&rsquo;y a presque plus d&rsquo;effort \u00e0 fournir pour que leurs l\u00e8vres se rejoignent. La voiture s&rsquo;est \u00e9loign\u00e9e et la p\u00e2le lueur d&rsquo;un unique r\u00e9verb\u00e8re leur permet de s&rsquo;abandonner en toute discr\u00e9tion \u00e0 la douceur de ce baiser. Les mains de Fr\u00e9d\u00e9ric se posent sur les hanches de Barbara dont il per\u00e7oit la rondeur \u00e0 travers le tissu l\u00e9ger de sa robe. Parall\u00e8lement, les mains de Barbara cherchent la nuque de Fr\u00e9d\u00e9ric dont elle caresse bient\u00f4t les cheveux. Le temps s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9 tandis qu&rsquo;ils savourent les d\u00e9lices de ce partage chant\u00e9 par les po\u00e8tes, cet instant bienheureux o\u00f9 chacun, oublieux des soucis et des peines, go\u00fbte les l\u00e8vres de l&rsquo;\u00eatre aim\u00e9. Mais par dessus tout, ce qu&rsquo;il y a de gratifiant dans ce baiser, c&rsquo;est le mouvement de l&rsquo;\u00e2me qui l&rsquo;accompagne, c&rsquo;est la sensation d&rsquo;exister et d&rsquo;\u00eatre reconnu de la mani\u00e8re la plus convaincante qui soit et qu&rsquo;aucun discours ne pourrait remplacer. C&rsquo;est pourquoi un grand silence accompagne ce baiser, le monde s&rsquo;arr\u00eate, ni\u00e9 par la force qui retient ces deux \u00eatres l&rsquo;un contre l&rsquo;autre.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr bgcolor=\"#cc9\">\n<td>\n<h6>Chapitre 17<\/h6>\n<p>Voil\u00e0 deux mois que je suis arriv\u00e9e \u00e0 Barcelone. C&rsquo;est aujourd&rsquo;hui dimanche. Ce midi je vais d\u00e9jeuner avec Lidia. Tout se passe bien de ce c\u00f4t\u00e9 depuis la nuit \u00e0 Tarragone. Parfois je me demande si je ne l&rsquo;ai pas trop brusqu\u00e9e, si je n&rsquo;aurais pas d\u00fb me montrer plus compr\u00e9hensive. Mais elle semblait si passionn\u00e9e. Avant de sortir, je vais \u00e9crire \u00e0 Fr\u00e9d\u00e9ric. J&rsquo;ai re\u00e7u une demi-douzaine de lettres de lui, o\u00f9 il me raconte sa vie \u00e0 Namur, son travail, ses coll\u00e8gues. Parfois il joint un exercice de style sur un sujet qu&rsquo;il a impos\u00e9 et qu&rsquo;il a lui-m\u00eame r\u00e9alis\u00e9 parce que, dit-il, un professeur doit \u00eatre capable de faire ce qu&rsquo;il demande \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves. Tiens, celui-ci par exemple, qui s&rsquo;intitule \u00a0\u00bb Un univers dans une carte de g\u00e9ographie\u00a0\u00bb :<\/p>\n<p><i>\u00ab\u00a0Il y avait d\u00e9j\u00e0 bien des ann\u00e9es que de Balise, tout ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas le th\u00e9\u00e2tre de la guerre et de l&rsquo;occupation n&rsquo;existait plus pour moi quand, un matin d&rsquo;automne, dans une classe o\u00f9 je surveillais un contr\u00f4le, mes yeux se fix\u00e8rent sur une ancienne carte murale jaune et craquel\u00e9e, suspendue par une ficelle poussi\u00e9reuse \u00e0 un vieux crampon rouill\u00e9. Cette carte repr\u00e9sentait les Iles Britanniques. Et bient\u00f4t, machinalement, accabl\u00e9 par la triste perspective de passer de longues heures dans cette classe \u00e0 observer les \u00e9l\u00e8ves, appliqu\u00e9s certes, mais aussi d\u00e9sireux de profiter de ma moindre somnolence pour jeter un coup d&rsquo;oeil sur la copie du voisin, je regardai d&rsquo;un oeil distrait cette carte qui se trouvait l\u00e0 juste en face de moi, un peu au-dessus des t\u00eates studieuses cens\u00e9es retenir toute mon attention. Pour moi qui \u00e9tais en ce moment pr\u00e9occup\u00e9 par la correction des contr\u00f4les et enchant\u00e9 par la perspective du cong\u00e9 de Toussaint, cette carte ne pr\u00e9sentait aucun int\u00e9r\u00eat particulier. Assez sommaire, elle faisait ressortir les plaines et les montagnes au moyen d&rsquo;un d\u00e9grad\u00e9 de verts et de bruns. De plus, elle \u00e9tait barr\u00e9e de divers noms de lieux et de produits locaux. Ce qui retint tout d&rsquo;abord mon attention, c&rsquo;est le mot \u00ab\u00a0Bestiaux\u00a0\u00bb \u00e9crit en lettres grasses dans le quart inf\u00e9rieur de la plus grande des deux \u00eeles. Comme je n&rsquo;avais jamais battu la campagne anglaise, mon imagination ne pouvait se raccrocher \u00e0 rien de connu qui aurait pu contenir une parcelle de r\u00e9alit\u00e9. Tout \u00e0 coup je m&rsquo;aper\u00e7us que cette mention \u00ab\u00a0Bestiaux\u00a0\u00bb apparaissait une deuxi\u00e8me fois un peu plus haut, en oblique et en caract\u00e8res tout aussi impressionnants. Etait-il possible que le quart, voire le tiers de la plus grande des Iles Britanniques soit peupl\u00e9e en majeure partie de \u00ab\u00a0Bestiaux\u00a0\u00bb ? Je me rappelai alors avoir r\u00e9alis\u00e9 de pareilles cartes lorsque j&rsquo;\u00e9tais moi-m\u00eame sur les bancs de l&rsquo;\u00e9cole. J&rsquo;y apportais toujours le plus grand soin et je les agr\u00e9mentais d&rsquo;illustrations. Aussi j&rsquo;avais coll\u00e9 dans un coin de la carte d&rsquo;Allemagne l&rsquo;image d&rsquo;un cochon, puisqu&rsquo;il \u00e9tait bien connu que ce pays avait surtout d\u00e9velopp\u00e9 l&rsquo;\u00e9levage du porc. J&rsquo;\u00e9tais sur le point de penser \u00e0 autre chose quand je m&rsquo;aper\u00e7us que cette carte murale tenait mon esprit en \u00e9veil : apr\u00e8s les bestiaux britanniques et les cochons allemands, c&rsquo;\u00e9taient maintenant les bisons d&rsquo;Am\u00e9rique qui assaillaient mon imagination. Puis vint l&rsquo;Afrique avec ses hippopotames, ses z\u00e8bres et ses girafes. Une carte du Congo belge me repr\u00e9sentait ce vaste pays comme un eden de rivi\u00e8res, de lacs et de for\u00eats. Dans le sud-est figurait la mention \u00ab\u00a0cuivre, or, diamant\u00a0\u00bb. La carte d&rsquo;Asie, assez confuse dans mon esprit, \u00e9tait entour\u00e9e de quatre photos : un enfant chinois apprenant \u00e0 lire sous la conduite d&rsquo;un missionnaire, un p\u00eacheur au visage rid\u00e9 et souriant, le mahatma Gandhi s&rsquo;entretenant avec le vice-roi et Lady Mountbatten , et enfin une tigresse avec ses petits. Retour en Europe. Les Pays-Bas m&rsquo;apparurent couverts de vaches, de moutons et de tulipes. La Russie \u00e9tait divis\u00e9e en quatre zones : la zone des for\u00eats et p\u00e2turages, celle des terres noires, celle des steppes grises et celle des steppes blanches. Dans le coin, une caricature montrant un cheval attel\u00e9 \u00e0 une charrue conduite par un paysan, lui-m\u00eame reli\u00e9 \u00e0 un policier. A l&rsquo;arri\u00e8re-plan : quelques vaches tr\u00e8s maigres. Enfin l&rsquo;Italie \u00e9tait principalement recouverte de vignes et d&rsquo;arbres fruitiers et entour\u00e9e de mers poissonneuses. Ainsi se manifestait le double caract\u00e8re du m\u00e9canisme des souvenirs : d&rsquo;une part sa fragilit\u00e9, puisqu&rsquo;il avait fallu un concours de circonstances pr\u00e9cis pour faire rena\u00eetre dans mon esprit un ensemble d&rsquo;images que je croyais perdues \u00e0 tout jamais ; d&rsquo;autre part sa solidit\u00e9, puisque une fois ce m\u00e9canisme mis en mouvement, il fonctionnait parfaitement, comme s&rsquo;il ne s&rsquo;\u00e9tait jamais arr\u00eat\u00e9.\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>L&rsquo;automne avan\u00e7ait \u00e0 grands pas et les feuilles mortes jonchaient les trottoirs des Ramblas. Lidia et moi, nous marchions c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, r\u00eaveuses toutes deux, mais sans doute n&rsquo;\u00e9tait-ce pas du m\u00eame r\u00eave. Je lui parlai de Fr\u00e9d\u00e9ric, de notre rencontre \u00e0 Tr\u00e8ves, de la Belgique.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb C&rsquo;est un gar\u00e7on tr\u00e8s bien. Nous nous int\u00e9ressons aux m\u00eames choses et il a l&rsquo;air amoureux.<\/p>\n<p>&#8211; Qu&rsquo;est-ce qui te permet de l&rsquo;affirmer ?<\/p>\n<p>&#8211; Les moments que nous avons pass\u00e9s ensemble \u00e0 Tr\u00e8ves. Ce qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9crit aussi depuis que je suis ici.<\/p>\n<p>&#8211; Et toi, tu l&rsquo;aimes ?<\/p>\n<p>&#8211; Je ne sais pas encore. Il me pla\u00eet. Nous avons la m\u00eame sensibilit\u00e9, les m\u00eames go\u00fbts. Nous partageons les m\u00eames pr\u00e9occupations.<\/p>\n<p>&#8211; Quand on est vraiment amoureuse, on en est s\u00fbre. Je l&rsquo;ai \u00e9t\u00e9, \u00e0 dix-huit ans. J&rsquo;\u00e9tais folle de lui. J&rsquo;ai cru que c&rsquo;\u00e9tait le seul, le vrai, le grand amour. Et surtout, j&rsquo;ai cru qu&rsquo;il m&rsquo;aimait aussi. Tu vois, c&rsquo;est \u00e7a la difficult\u00e9 : comment savoir si l&rsquo;autre \u00e9prouve la m\u00eame chose que toi. Tu as neuf chances sur dix de te tromper. Pire, si l&rsquo;autre te dit carr\u00e9ment qu&rsquo;il ne t&rsquo;aime pas, tu ne veux pas y croire. Et s&rsquo;il te dit : soyons amis et sortons ensemble de temps en temps, tu t&rsquo;accroches \u00e0 ces paroles comme un naufrag\u00e9 au milieu de l&rsquo;oc\u00e9an, seul sur son radeau. Il se dit que quelqu&rsquo;un finira bien par l&rsquo;apercevoir. C&rsquo;est ce qui m&rsquo;est arriv\u00e9. Je pensais que le gar\u00e7on finirait bien par s&rsquo;apercevoir que je l&rsquo;aimais et que cela suffirait pour qu&rsquo;il m&rsquo;aime \u00e0 son tour. Voil\u00e0 la grande illusion ! Il a rencontr\u00e9 une autre fille et on ne s&rsquo;est plus vus. Et je ne peux m\u00eame pas lui en vouloir, car jamais il ne m&rsquo;a dit : je t&rsquo;aime. C&rsquo;est moi qui me suis tromp\u00e9e sur toute la ligne. Voil\u00e0 ! Maintenant tu comprends peut-\u00eatre mieux pourquoi &#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Oui, r\u00e9pondis-je, coupant court \u00e0 sa confidence. Mais je crois qu&rsquo;il faut rester optimiste, quoi qu&rsquo;il arrive. La vie est faite d&rsquo;un perp\u00e9tuel mouvement. Parfois nous esp\u00e9rons qu&rsquo;elle s&rsquo;arr\u00eate car la stabilisation nous para\u00eet un gage d&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Mais c&rsquo;est une illusion aussi. Ce qui ne bouge pas meurt. Dans ce que nous appelons commun\u00e9ment une relation stable, tout \u00e9volue constamment : les caract\u00e8res des deux partenaires, les situations et les circonstances, et aussi les sentiments. Nous n&rsquo;y pouvons rien. Mais cette \u00e9volution peut se faire en sens divers. Soit elle cr\u00e9e une distance affective qui fait que les amoureux d&rsquo;hier deviennent peu \u00e0 peu des \u00e9trangers; ce qu&rsquo;ils ont r\u00e9alis\u00e9 ensemble appartient au monde des souvenirs. Soit cette \u00e9volution renforce les liens qui les unissent. Pourquoi? Comment? C&rsquo;est un myst\u00e8re. Un simple regard peut suffire parfois \u00e0 resserrer le noeud de l&rsquo;amour comme si la charge \u00e9motionnelle qu&rsquo;il contient se trouvait en parfaite harmonie &#8211; correspondance, complicit\u00e9 ? &#8211; avec le coeur auquel il s&rsquo;adresse.<\/p>\n<p>&#8211; Comme tu analyses bien les choses. On jurerait que tu as d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 amoureuse toi aussi et j&rsquo;ai l&rsquo;impression que tu ne m&rsquo;as pas dit tout de ton pass\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Bien s\u00fbr ! Mais j&rsquo;ai aussi beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi car c&rsquo;est dans mon temp\u00e9rament. Je pense qu&rsquo;en amour ce qu&rsquo;il y a de plus fort, c&rsquo;est la sensation d&rsquo;\u00eatre totalement compris par l&rsquo;autre. Peut-\u00eatre un jour la science expliquera-t-elle comment \u00e7a se passe. Si on veut pousser plus loin l&rsquo;analyse, on pourrait dire que les traits physiques ou les traits de caract\u00e8re jouent un r\u00f4le. Ou encore les go\u00fbts de chacun, les centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, les affinit\u00e9s. Mais tous ces \u00e9l\u00e9ments n&rsquo;expliquent jamais qu&rsquo;une partie de la r\u00e9alit\u00e9, de ce m\u00e9canisme complexe, du sentiment amoureux. Deux \u00eatres se s\u00e9parent alors que de l&rsquo;avis g\u00e9n\u00e9ral ils avaient tout pour r\u00e9ussir et \u00eatre heureux. Pourquoi ? Inversement on rencontre des \u00eatres que tout s\u00e9pare &#8211; physique, caract\u00e8re, probl\u00e8mes mat\u00e9riels &#8211; et qui s&rsquo;aiment \u00e0 en mourir. Pourquoi ? On ne peut pas r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>&#8211; Bien. Mais si tout peut arriver, qu&rsquo;est-ce qui justifie ton optimisme ?<\/p>\n<p>&#8211; L&rsquo;amour de la vie. Puisque nous ne pouvons pas changer le cours des \u00e9v\u00e9nements ou si peu, je pr\u00e9f\u00e8re parier que demain sera meilleur qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Si ce n&rsquo;est pas le cas, j&rsquo;attendrai apr\u00e8s-demain et je me dis que la situation a \u00e9t\u00e9 pire.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h6>Chapitre 20<\/h6>\n<p>Soudain un jeune homme les accoste. Il n&rsquo;a pas l&rsquo;air mis\u00e9reux et avide de la plupart des faux guides qui offrent leurs services pour quelques dirhams. Il a au contraire un air plut\u00f4t intellectuel et une mise assez correcte.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Si vous le d\u00e9sirez, je peux vous montrer quelques particularit\u00e9s de la medina et vous donner des explications.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Face aux h\u00e9sitations de Fr\u00e9d\u00e9ric et de Barbara, il ajoute :<\/p>\n<p>&#8211; Je suis dipl\u00f4m\u00e9 de l&rsquo;Universit\u00e9. J&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9 la philosophie et les lettres, je m&rsquo;appelle Mohammed. Que pensez-vous de Marrakech et de son atmosph\u00e8re ?<\/p>\n<p>&#8211; Extraordinaire, r\u00e9pondent Barbara et Fr\u00e9d\u00e9ric d&rsquo;une m\u00eame voix.<\/p>\n<p>&#8211; Je m&rsquo;int\u00e9resse beaucoup \u00e0 la psychologie des foules. C&rsquo;est un sujet passionnant. Le sociologue Durkheim a \u00e9tudi\u00e9 cela \u00e0 la fin du si\u00e8cle dernier. Vous avez sous les yeux une d\u00e9monstration permanente de ce qu&rsquo;il appelle la conscience collective. Mais peut-\u00eatre n&rsquo;\u00eates-vous pas int\u00e9ress\u00e9s par ce probl\u00e8me.<\/p>\n<p>&#8211; Si, si, r\u00e9pond Fr\u00e9d\u00e9ric, nous sommes aussi dipl\u00f4m\u00e9s de l&rsquo;Universit\u00e9, en histoire de l&rsquo;art. Continuez , je vous en prie.<\/p>\n<p>&#8211; Bien. Je voulais dire que , si je reviens souvent sur cette place, c&rsquo;est pour essayer de comprendre la nature du lien qui rassemble des individus ici du matin au soir. D&rsquo;apr\u00e8s Freud, ce qui les unit, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui caract\u00e9rise la foule.<\/p>\n<p>&#8211; L\u00e0, on n&rsquo;est pas tr\u00e8s avanc\u00e9, dit Barbara.<\/p>\n<p>&#8211; En effet. Poursuivant son analyse, Freud explique que tout groupe social est la transposition de la cellule familiale o\u00f9 domine la figure du p\u00e8re. Dans un groupe plus \u00e9largi, ce sera un meneur, un chef ou un dictateur.<\/p>\n<p>&#8211; Puis-je vous offrir un verre, dit Fr\u00e9d\u00e9ric. Nous serons plus \u00e0 l&rsquo;aise pour bavarder.<\/p>\n<p>&#8211; Avec plaisir. Nous avons ici le Caf\u00e9 de France, qui est tr\u00e8s bien situ\u00e9 pour observer la foule. O\u00f9 en \u00e9tions-nous ?<\/p>\n<p>&#8211; Au meneur.<\/p>\n<p>&#8211; Ah ! oui. Ici, il n&rsquo;y a pas de meneur. Alors, qu&rsquo;est-ce qui fait descendre ces paysans de l&rsquo;Atlas jusqu&rsquo;\u00e0 cette plaine o\u00f9 l&rsquo;air est irrespirable, o\u00f9 l&rsquo;on se bouscule toute la journ\u00e9e ?<\/p>\n<p>&#8211; Ils viennent vendre leurs produits, je suppose.<\/p>\n<p>&#8211; A l&rsquo;origine, c&rsquo;\u00e9tait sans doute leur but. Mais aujourd&rsquo;hui, il y a tellement de monde et l&rsquo;acc\u00e8s est tellement difficile qu&rsquo;il serait plus commode d&rsquo;organiser un march\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la m\u00e9dina, disons au pied des remparts. Aussi je pense qu&rsquo;il existe une autre motivation, plus secr\u00e8te et pour tout dire symbolique. Le meneur dont parle Freud, c&rsquo;est l&rsquo;esprit m\u00eame de Jemaa el Fna. Et cet esprit ne peut pas mourir. Donc il serait insens\u00e9 de d\u00e9placer le march\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Et les touristes ? lan\u00e7a Barbara.<\/p>\n<p>&#8211; Soit ils sont de simples observateurs et sans doute une partie d&rsquo;entre eux ne d\u00e9passent-ils pas ce stade de la connaissance. Mais il y en a d&rsquo;autres, l&rsquo;\u00e9lite, qui, comme vous, je pense, essaient de se fondre dans cette foule, d&rsquo;en percevoir les vibrations, d&rsquo;en recueillir d&rsquo;\u00e9cho sans cesse renouvel\u00e9 comme le ressac inassouvi des vagues.<\/p>\n<p>&#8211; Eh bien, voil\u00e0 une int\u00e9ressante introduction \u00e0 notre visite, dit Fr\u00e9d\u00e9ric.<\/p>\n<p>&#8211; Si vous voulez approfondir votre r\u00e9flexion, dit Mohammed, lisez du sociologue Gustave Le Bon, la Psychologie des Foules. Il a aussi \u00e9crit un ouvrage sur la Civilisation des Arabes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant cette conversation, la place d\u00e9j\u00e0 fort peupl\u00e9e en d\u00e9but de soir\u00e9e avait vu sa densit\u00e9 multipli\u00e9e par deux ou trois. Bien entendu il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impossible de lui appliquer un crit\u00e8re objectif de croissance, car la capacit\u00e9 d&rsquo;absorption du support mat\u00e9riel semblait depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9e. En outre, et c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne difficilement explicable, plus cette foule \u00e9tait dense, et plus elle bougeait. Soudain d&rsquo;un point pr\u00e9cis de la place, la rumeur d\u00e9j\u00e0 forte s&rsquo;amplifia encore. Soutenus par le rythme effr\u00e9n\u00e9 des tambourins, des danseurs Gnaouas faisaient virevolter leurs membres. , tandis que leurs corps m\u00eames semblaient d\u00e9tach\u00e9s de la terre, sans assise, comme suspendus par des fils invisibles. La foule tant\u00f4t retenait son souffle, tant\u00f4t ponctuait une figure particuli\u00e8rement r\u00e9ussie d&rsquo;un \u00ab\u00a0ah !\u00a0\u00bb d&rsquo;admiration ou de stupeur. Au bout de leurs mains, leurs doigts se refermaient sur les karkabous qui ondoyaient tels des crotales anim\u00e9s d&rsquo;une vie propre. Plus loin , c&rsquo;\u00e9taient de vrais serpents qui ondulaient, ob\u00e9issant \u00e0 la simple m\u00e9lop\u00e9e d&rsquo;une fl\u00fbte. Fr\u00e9d\u00e9ric et Barbara, enlac\u00e9s, poursuivaient l&rsquo;exploration de la place balay\u00e9e par l&rsquo;odeur des grillades. D&rsquo;autres spectacles s&rsquo;offraient \u00e0 leurs yeux \u00e9merveill\u00e9s: ils les y retiendront bien apr\u00e8s le coucher du soleil. Il n&rsquo;est pas facile de s&rsquo;\u00e9chapper de Jemaa el Fna. Ma\u00eetresse envo\u00fbtante, elle prend et captive.<\/p>\n<p>Oublieux du temps et de la fatigue, Barbara et Fr\u00e9d\u00e9ric se glissent dans les venelles lat\u00e9rales, s&rsquo;arr\u00eatent devant les boutiques et se laissent tenter par quelque poignard ouvrag\u00e9 ou sacoche de cuir. Puis ils traversent une derni\u00e8re fois cette mer humaine maintenant d\u00e9cha\u00een\u00e9e avant de regagner l&rsquo;avenue domin\u00e9e par le ballet ininterrompu des cal\u00e8ches.<\/p>\n<p>Dans leur chambre d&rsquo;h\u00f4tel, rassasi\u00e9s de sons et d&rsquo;images, les jeunes gens s&rsquo;enlacent. Au bonheur d&rsquo;\u00eatre deux et de partager l&rsquo;ivresse de ce voyage, il ne manque plus que le plaisir des sens. Ils se d\u00e9shabillent . Les temps forts de cette journ\u00e9e ainsi que l&rsquo;attente ont accru leur d\u00e9sir. Comme il arrive fr\u00e9quemment lorsque l&rsquo;accomplissement a \u00e9t\u00e9 longtemps diff\u00e9r\u00e9, Fr\u00e9d\u00e9ric et Barbara \u00e9prouvent un sentiment de retenue, comme tout \u00e0 l&rsquo;heure avant de se jeter au coeur de la place. Mais la loi du d\u00e9sir s&rsquo;impose \u00e0 eux et guide le mouvement de leurs mains. Bient\u00f4t les baisers inondent ces jeunes corps de sensations \u00e9tourdissantes. Leurs bouches se m\u00ealent. Un grand silence les habite, qui contraste singuli\u00e8rement avec l\u2019agitation du monde. Mais ce silence n&rsquo;est pas celui de la mort, il porte en lui une promesse de vie. Les \u00e9toiles scintillent dans les yeux affol\u00e9s des amants; le rythme de leur respiration s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re, leur souffle se fait court, leurs membres se tendent. Dans leurs t\u00eates enfi\u00e9vr\u00e9es, la foule crie sa joie lorsque le danseur bondit vers le ciel. Au m\u00eame moment Barbara et Fr\u00e9d\u00e9ric poussent un cri de pl\u00e9nitude qui les soude l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre et voudrait durer \u00e9ternellement. Puis la mer se retire et tout s&rsquo;apaise. Les jeunes gens s&rsquo;endorment, tendrement veill\u00e9s par un morceau de lune.<\/p>\n<table>\n<tbody>\n<tr bgcolor=\"#cc9\">\n<td>\n<h6>Chapitre 21<\/h6>\n<p>De retour \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel, Barbara et Fr\u00e9d\u00e9ric se pr\u00e9par\u00e8rent pour la soir\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb J&rsquo;ai bien envie, dit Barbara, de sortir dans le quartier de Schwabing. Cr\u00e9\u00e9 au d\u00e9but du si\u00e8cle, c&rsquo;est un lieu de rencontre des intellectuels et des artistes; on y trouve des cabarets, des th\u00e9\u00e2tres et des cin\u00e9mas, des discoth\u00e8ques&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; Tr\u00e8s bien. O\u00f9 se trouve-t-il ?<\/p>\n<p>&#8211; A un ou deux kilom\u00e8tres au nord de la ville : c&rsquo;est aussi le quartier universitaire.<br \/>\nUne heure plus tard, l&rsquo;autobus les emm\u00e8ne par la rue Ludwig en direction de Schwabing. Apr\u00e8s un trajet de dix minutes, ils d\u00e9barquent en plein coeur du quartier, rue L\u00e9opold. L&rsquo;ambiance est encore calme, mais comme il arrive souvent avant un moment de vie intense, les acteurs semblent retenir leur souffle. Il en est de m\u00eame lorsqu&rsquo;une r\u00e9volution ou un coup d&rsquo;\u00e9tat se pr\u00e9pare: rien ne permet de soup\u00e7onner quoi que ce soit et, au moment de l&rsquo;assaut, chacun se dit: \u00ab\u00a0Comment est-ce possible ? Tout \u00e9tait si calme\u00a0\u00bb. Oui, \u00e9trangement calme. Soudain, comme si un signal avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9, les rues s&#8217;emplissent de monde et chacun sait exactement ce qu&rsquo;il a \u00e0 faire. Peut-\u00eatre, inconsciemment, le peuple allemand r\u00e9p\u00e8te-t-il ici chaque soir le sc\u00e9nario de la prise du pouvoir, au cas o\u00f9 &#8230; Barbara est \u00e0 la fois s\u00e9duite et effray\u00e9e par ce d\u00e9ferlement qui lui rappelle d&rsquo;autres rassemblements. Elle se serre tremblante contre Fr\u00e9d\u00e9ric qui ne saisit pas bien la cause de sa nervosit\u00e9. Il lui propose de s&rsquo;arr\u00eater. Pr\u00e9cis\u00e9ment voici un petit restaurant qui a l&rsquo;air agr\u00e9able et dont les prix sont abordables. Pendant le repas, Barbara ne cessera de parler, comme si la force a\u00e9rienne des mots allait la soulager d&rsquo;un grand poids, le poids de son histoire. Fr\u00e9d\u00e9ric \u00e9coute, formule de temps en temps une br\u00e8ve r\u00e9flexion. Mais il a bien compris que l&rsquo;important est aujourd&rsquo;hui de la laisser s&rsquo;exprimer.<\/p>\n<p>Dans le restaurant, l&rsquo;atmosph\u00e8re est \u00e0 la f\u00eate, comme si personne ne voulait savoir ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 dans cette ville pendant les ann\u00e9es trente. Fr\u00e9d\u00e9ric tente de dire qu&rsquo;il faut essayer d&rsquo;oublier, mais Barbara s&rsquo;insurge.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Non ! Il faudra encore plusieurs g\u00e9n\u00e9rations pour effacer la honte du nazisme.<\/p>\n<p>&#8211; Mais en attendant, il faut continuer \u00e0 vivre, c&rsquo;est-\u00e0-dire continuer \u00e0 esp\u00e9rer en l&rsquo;homme, croire qu&rsquo;il est capable de bont\u00e9, de courage, de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Soit, mais tout en gardant \u00e0 l&rsquo;esprit ce dont il est capable dans l&rsquo;horreur, comme une sonnette d&rsquo;alarme.<\/p>\n<p>&#8211; Tout \u00e0 l&rsquo;heure, j&rsquo;ai parcouru la notice biographique sur Henri Heine. Voil\u00e0 un auteur qui, cent ans avant Hitler, professait une religion panth\u00e9iste et pr\u00f4nait une r\u00e9volution d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>&#8211; Apparemment, il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 suivi. Dans son livre De l&rsquo;Allemagne, il d\u00e9nonce les id\u00e9es de la droite r\u00e9actionnaire, ce qui lui valut d&rsquo;\u00eatre accus\u00e9 de tra\u00eetre \u00e0 la nation allemande.<\/p>\n<p>&#8211; Et il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 poursuivi ?<\/p>\n<p>&#8211; Non, il avait pris la pr\u00e9caution de s&rsquo;\u00e9tablir \u00e0 Paris. La fin de sa vie fut assez sombre : frapp\u00e9 par la souffrance, il sombra dans le pessimisme.<\/p>\n<p>&#8211; Ne fut-il pas aussi po\u00e8te ?<\/p>\n<p>&#8211; En effet. Son oeuvre po\u00e9tique la plus connue est le Livre des Chants auquel appartient la c\u00e9l\u00e8bre Lorelei.<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric et Barbara reprirent leur balade \u00e0 travers le quartier, \u00e0 la recherche d&rsquo;un caf\u00e9. Ils \u00e9taient si nombreux et leur curiosit\u00e9 \u00e9tait si grande qu&rsquo;ils auraient voulu les visiter tous, comme on visite les pi\u00e8ces d&rsquo;un mus\u00e9e. Apr\u00e8s avoir longtemps err\u00e9, ils s&rsquo;engouffr\u00e8rent dans le caf\u00e9 du Vieux Schwabing, que fr\u00e9quent\u00e8rent d\u00e8s la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle les \u00e9crivains et les artistes. La salle de style fin de si\u00e8cle comportait une biblioth\u00e8que o\u00f9 figuraient les grandes oeuvres de la culture allemande. Fr\u00e9d\u00e9ric appr\u00e9cia fortement ce lieu qui mariait de fa\u00e7on originale la culture et les loisirs. Un mobilier raffin\u00e9 de style composite donnait \u00e0 l&rsquo;ensemble un air mi s\u00e9rieux, mi d\u00e9contract\u00e9 qui convenait parfaitement \u00e0 nos voyageurs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;ils finirent la soir\u00e9e, raffermissant un peu plus les liens qui les unissaient.<\/p>\n<p>Tout est silencieux dans la chambre d&rsquo;h\u00f4tel au moment o\u00f9 Barbara ouvre les yeux. Silenceau dehors, silence au dedans. Seule la respiration de Fr\u00e9d\u00e9ric rythme le battement profond de ce silence. Barbara se sent bien. La journ\u00e9e d&rsquo;hier lui a apport\u00e9 cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 que paradoxalement elle \u00e9tait venue chercher \u00e0 Munich. Elle \u00e9tire ses membres comme elle a l&rsquo;habitude de le faire au r\u00e9veil. Un l\u00e9ger mouvement inconscient secoue le corps de Fr\u00e9d\u00e9ric, suivi d&rsquo;un long soupir. Il ouvre un oeil, puis l&rsquo;autre, les referme et se retourne vers Barbara. Un beau sourire d&rsquo;enfant r\u00e8gne sur son visage. Barbara se serre contre lui. Petit \u00e0 petit, leurs sens \u00e0 tous deux s&rsquo;\u00e9veillent. Fr\u00e9d\u00e9ric est encore \u00e0 la lisi\u00e8re du sommeil et de l&rsquo;\u00e9veil, mais son corps se tend irr\u00e9sistiblement vers celle qui est \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, qui le comprend et l&rsquo;apaise, et qu&rsquo;il per\u00e7oit comme le compl\u00e9ment naturel de ses aspirations et de ses d\u00e9sirs. Elle aussi \u00e9prouve la m\u00eame sensation de compl\u00e9mentarit\u00e9, comme si Fr\u00e9d\u00e9ric \u00e9tait la pi\u00e8ce qui manquait \u00e0 son puzzle. Et par ailleurs, se dit-elle, il me ressemble, il est en somme la r\u00e9plique de moi-m\u00eame. Fr\u00e9d\u00e9ric est maintenant envahi par son d\u00e9sir, pr\u00eat pour la chevauch\u00e9e fantastique qui vous fait oublier, l&rsquo;espace d&rsquo;un matin, tous les orages du monde. Pr\u00e9cis\u00e9ment Barbara est aussi d&rsquo;humeur \u00e0 prendre du plaisir. Elle caresse le sexe de Fr\u00e9d\u00e9ric qui durcit davantage, elle s&rsquo;ouvre \u00e0 lui, elle s&rsquo;abandonne et, en m\u00eame temps, manifeste sa volont\u00e9 de prendre l&rsquo;initiative. Leurs corps nus sont parcourus de frissons d\u00e9licieux. Plus rien n&rsquo;existe que le plaisir d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, serr\u00e9s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre. Soudain Barbara se redresse et d&rsquo;un mouvement rapide vient chevaucher son amant. Ils r\u00e9alisent pleinement ce que veut dire \u00ab\u00a0se donner l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre\u00a0\u00bb. L&rsquo;exigence des sens les poss\u00e8de maintenant tous deux jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;accomplissement total, la b\u00e9atitude, l&rsquo;extase, un grand moment de bonheur.<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric tourne le bouton de la radio : un clavecin fait jaillir la cascade joyeuse d&rsquo;une partita de Jean-S\u00e9bastien Bach.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Tu as aim\u00e9 ?\u00a0\u00bb demande Fr\u00e9d\u00e9ric.<\/p>\n<p>&#8211; Pour toute r\u00e9ponse, elle lui offre ses l\u00e8vres.<\/p>\n<p>&#8211; Que fait-on aujourd&rsquo;hui ?\u00a0\u00bb dit-elle.<\/p>\n<p>Et sans attendre la r\u00e9ponse, elle ajoute :<\/p>\n<p>&#8211; J&rsquo;ai envie de sortir de Munich, il doit y avoir de jolies choses dans la campagne.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, par exemple, le Nymphenburg, adorable petit ch\u00e2teau du XVII\u00e8me si\u00e8cle, de style italien.<\/p>\n<p>&#8211; Adopt\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le ch\u00e2teau appara\u00eet dans un \u00e9crin de verdure, \u00e0 un tournant de la route; vue de trois quarts. On pense \u00e0 Versailles ou \u00e0 Sch\u00f6nbrunn, en plus petit. La recherche de la grandeur y est bien pr\u00e9sente, t\u00e9moins les transformations successives du plan, les ajoutes, galeries \u00e0 arcades, pilastres, d\u00e9pendances.<\/p>\n<p>\u00a0\u00bb Promenons-nous d&rsquo;abord dans le parc\u00a0\u00bb, propose Barbara.<\/p>\n<p>De la terrasse du ch\u00e2teau s&rsquo;ouvre une perspective de six ou sept cents m\u00e8tres, tout au long d&rsquo;un canal qui aboutit \u00e0 une cascade. Main dans la main. Sensation d&rsquo;infini, de l&rsquo;espace et du temps. De part et d&rsquo;autre, sentiers, frondaisons et pi\u00e8ces d&rsquo;eau ob\u00e9issent \u00e0 un plan moins rigoureux, d&rsquo;inspiration romantique. Fl\u00e2nerie des amants au seuil du bonheur. Des amants et des h\u00e9ros de cette histoire, qui empruntent un sentier sinueux comme la vie. Soudain un petit pavillon de chasse dresse son \u00e9l\u00e9gante silhouette. C&rsquo;est Amalienburg, dessin\u00e9 par Cuvilli\u00e9s. Barbara et Fr\u00e9d\u00e9ric s&rsquo;assoient sur un banc et contemplent cette petite merveille. Ils se taisent. Barbara incline la t\u00eate vers l&rsquo;\u00e9paule de Fr\u00e9d\u00e9ric. Le temps ne compte plus.<\/p>\n<p>&#8211; Tu as emport\u00e9 le livre de Heine ? demande Barbara, en plongeant la main dans son sac.<\/p>\n<p>&#8211; Oui. Donne-le-moi, je vais te lire quelques extraits.<\/p>\n<p>Il feuillette.<\/p>\n<p>&#8211; Ecoute ceci :<\/p>\n<p><i>\u00a0\u00bb Peut-\u00eatre le g\u00e9nie de la R\u00e9volution ne peut-il remuer par la raison le peuple allemand, peut-\u00eatre est-ce la t\u00e2che de la folie d&rsquo;accomplir ce grand labeur ? Quand le sang lui montera une fois, en bouillonnant, \u00e0 la t\u00eate, quand il sentira de nouveau battre son coeur, le peuple n&rsquo;\u00e9coutera plus le pieux ramage des cafards bavarois, ni le murmure mystique des radoteurs souabes, son oreille ne pourra plus entendre que la grande voix de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>&#8211; Et ceci :<br \/>\n<i>\u00ab\u00a0C&rsquo;est peut-\u00eatre le moment d&rsquo;\u00e9crire une astrologie litt\u00e9raire et d&rsquo;expliquer l&rsquo;apparition de certaines id\u00e9es ou de certains livres d&rsquo;apr\u00e8s la constellation des \u00e9toiles.\u00a0\u00bb<\/i><br \/>\n&#8211; Etonnant !<br \/>\n&#8211; Oui, au fond, cette histoire, c&rsquo;est comme si nous l&rsquo;avions \u00e9crite ensemble, nous, les Enfants de Munich.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><b>FIN<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><b>Le 4 juin 1997.<\/b><\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prologue Sourbrodt, le 29 septembre 1938. Le vent soufflait en rafales sur le Haut-Plateau des Fagnes et s&rsquo;engouffrait par les interstices des portes et des fen\u00eatres. Auguste Mazan s&rsquo;installa au &hellip; <a href=\"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/les-enfants-de-munich\/les-enfants-de-munich-extraits\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Les enfants de Munich<br \/># extraits<\/span>  <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":4,"menu_order":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","template":"","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"footnotes":""},"class_list":["post-54","page","type-page","status-publish","hentry"],"jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/P5j3HX-S","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/54","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=54"}],"version-history":[{"count":16,"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/54\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":166,"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/54\/revisions\/166"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/4"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.infoline.be\/jacques\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=54"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}