Jacques GOYENS, Dialogue d’Outre-Tombe, Paris, Le Lys Bleu Editions, 2026.
Par Michel Ducobu
Un surprenant et très émouvant dialogue d’un fils et de son père. Le premier est âgé de 77 ans et a l’âge d’être le père du second, décédé en 1960, à 52 ans, à la suite d’un infarctus. L’apparition du disparu a lieu lors d’un petit-déjeuner tout à fait banal. Rien ne préparait Jacques, l’auteur, à un tel événement, plutôt rare dans l’existence de tout un chacun, sinon dans les romans ou les films fantastiques. En 2008, Goyens avait déjà publié, chez Memory Press, un livre consacré à son père, Mon père, cet inconnu, mais le démon bienveillant de l’écriture et le fait qu’il ait insuffisamment fréquenté l’auteur de ses jours l’ont poussé à imaginer cette rencontre et celles qui, par bonheur, vont suivre au cours de ce petit livre d’une septantaine de pages.
Pourquoi ce père lointain surgit-il dans la vie de l’écrivain ? Pour mieux le connaître certes car de son vivant, à son grand regret, il fut distant et fort absorbé par sa vie professionnelle. Pour permettre surtout à son fils de lui raconter tout ce qu’il n’a pas connu durant son trop bref séjour sur terre.
Comment ce genre de choses peuvent-elles se produire en dehors de la sphère fantastique ? Nous sommes en droit de croire, tout simplement, que l’esprit des disparus subsiste dans la mesure où il est pensé ou recherché à un moment donné de notre vie. En plus, Jacques a la chance d’être vieux, dit-il, et éminemment formé et cultivé, pourra-t-on ajouter. Son visiteur va en profiter tout autant que son hôte. Ils auront énormément d’histoires à s’échanger, de secrets même à se partager. Tout a évolué d’une manière foudroyante depuis les années 60 jusqu’à nos jours. Les transmissions, les communications, la consommation, la mondialisation, la géopolitique, selon l’appellation actuelle, les mœurs, la culture, une certaine déshumanisation de la société, en un mot, le monde s’est mis à tourner autrement, très souvent dans tous les sens…
L’essentiel néanmoins demeure dans la redécouverte de l’autre. Chacun ignorait tout de son père ou de son fils et les récits, les confidences vont se succéder d’une manière naturelle, franche, toujours surprenante et instructive, au point que le revenant, à la suite de tant de confidences ou de tranches de vie importantes et inattendues va serrer son fils dans les bras en le remerciant d’avoir comblé un immense vide affectif. Il en ira de même pour l’auteur qui apprendra à connaître son père autrement, par l’intérieur, par sa voix, ses émotions, ses goûts, ses talents cachés, ses épreuves et ses souvenirs, ses regrets surtout. Un vrai et intense dialogue rendu possible par la pudeur entière qu’offre la distance, celle des étoiles inaccessibles et muettes.
Sciences, techniques, exploits spatiaux, arts et littérature, l’historien se réjouira d’informer son père, tandis que celui-ci éprouvera une fierté d’une nature toute nouvelle, si l’on peut dire, d’avoir pu faire connaître à son fils une riche part de lui-même consacrée à la création et à l’élévation de l’esprit.
La conversation prendra même un tour philosophique. De formidables questions seront abordées : l’origine de l’univers, notre place dans ce maelström qui nous emporte comme un frêle esquif au milieu des océans, l’avenir de l’Humanité, la décroissance probable de la population humaine, la disparition des corps après la mort, la possibilité d’un au-delà, la survie de la pensée sans le support d’une matière…
Certains mystères insaisissables, qui nous dépassent totalement ou qui nous ramènent plutôt à la seule réalité tangible : ce livre-ci n’est pas un objet non identifié, il n’est pas une fiction ou une divagation de plus sur le thème de la vie après la vie, il porte un magnifique titre, à la fois énigmatique et symbolique sous le nom d’un écrivain qui a tenu à rendre un très vivant hommage à son père, ce si proche et cher inconnu.
Michel Ducobu